Tiens tiens tiens, Apple veut faire dans le réseau social. En marge de ses (excellents) nouveaux iPods, la Pomme a voulu réaffirmer son rôle majeur dans la musique et la consommation avec un réseau social intégré au dernier iTunes. Hello, Ping.

cwe-ping-0

Une annonce somme toute logique, même si l’on attendait plus un service de streaming pour concurrencer Spotify. Mettre en relation ses clients, mettre en valeur ses produits, c’est possible et c’est la magie en théorie des réseaux sociaux appliqués au e-commerce…

Sauf que dans la réalité, on a surtout l’impression qu’Apple n’a pas compris toutes les nouvelles règles du jeu. Explications.


…………………………

Sur le papier, l’idée est plus que bonne : elle est logique. Apple compte via iTunes sur un réseau de 160 millions de membres ayant téléchargé plus de 10 milliards de chansons, à une grosse nuance près : ces derniers ont également donné leur numéro de carte bleue. Là où les réseaux sociaux cherchent absolument à gagner de l’argent autrement que par la publicité, iTunes, même s’il coûte très cher, rapporte de l’argent.

Évidemment, iTunes est également l’un des plus grands vendeurs de musique au monde et possède donc une crédibilité certaine sur ce secteur. Alors, lorsque du côté de Cupertino, on regarde du coin de l’oeil l’explosion du « Social » sur le web et qu’on imagine un moyen de le rendre immédiatement monétisable, cela donne Ping.

Intégré dans iTunes 10 et iOS 4.1, Ping vous permet de partager vos goûts musicaux, découvrir ceux de vos contacts, suivre et être suivi, recommander un album ou encore suivre le profil Ping d’artistes. Des termes mêmes de Saint Steve : « Facebook meets Twitter meets iTunes« . Bien bien. Un million d’activations de Ping dans le 48 heures de lancement d’iTunes. Bien bien bien.

Et pourtant, quelques jours après son lancement, Ping ne m’a pas enthousiasmé, confirmant mes premières craintes et présentant durant mes premières expériences des défauts nouveaux. En voici les 10 principaux.

…………………………

//LES 10 PLONGS DE PING

1. Ping n’est pas ouvert aux petits artistes

Étonnés que la plupart des artistes possédant un compte « Ping » officiel ne soient que des gros vendeurs de type Katy Perry / U2 / Lady Gaga ? Moi aussi. Et plein d’artistes pourtant vendus sur iTunes également. Car les artistes ne peuvent pas se créer de comptes officiels, yep. Il faut qu’Apple les y invite au préalable. Du coup, énorme frustration de la scène musicale qui comprend à la fois l’absurdité de ce système et la nécessité d’être présents sur une plate-forme telle qu’iTunes. En attendant, Ping nous propose inlassablement de suivre Lady Gaga et Katy Perry… Vous avez dit rigidité ?

2. Ping n’est pas ouvert aux utilisateurs

Car cette rigidité du système vaut également pour les utilisateurs. Malgré son immense catalogue musical, iTunes est loin de couvrir toute la production actuelle, notamment dans les gens plus pointus ou moins officiels : covers, bootlegs, remix, indés, auto-produits… Ce sont pourtant ces artistes qui font souvent le buzz et l’audience à travers leurs performances diffusées sur Youtube et consorts. Peut-on ainsi créer une fiche pour Girlstalk ? Partager son amour pour la K-Pop ? Nope, désolé les cocos.
Tout ajout vient d’Apple et donc le rôle contributif des membres se réduit à sa plus primaire expression : donner un avis sur la culture qu’on lui propose, point. C’est un immense bon en arrière que de refuser la dimension UGC d’un réseau. Vous imaginez un Facebook où les seuls groupes et les fanpages possibles sont générés par le staff de Facebook ? Les hashtags Twitter que l’on créerait pour le fun, mais qui devrait attendre une approbation ?

3. Ping est buggé

Bon ok, c’est le départ, mais on connaît Apple pour son exigence habituelle et voir autant de bugs et d’experts en sécurité paniqués au lancement d’un service majeur, c’est l’assurance de voir tous les haters et les lolers s’en donner à coeur joie. Bon point, Apple mettrait les bouchées doubles pour combler les trous.

4. Ping n’est pas pertinent

Le gag en ce moment sur le web, c’est « Ah donc, toi aussi tu es fan de Lady Gaga et U2 ?« . Car quelque soit la nature de votre mp3thèque, il semble que Ping vous conseille 80% du temps ces artistes (ou alors le désormais célèbre-non-célèbre Rick Rubin)
On ne sait pas trop d’où vient le problème, mais sûrement le là : Ping construit votre identité musicale qu’à travers votre activité sur le store ! Alors que Jobs confessait lui même il y a quelques temps que l’écrasante majorité des mp3 gérés par iTunes ne venaient pas de l’iTunes store mais de rips de CD ou de téléchargements « gratuits », comment Ping peut-il baser son algorythme sur un critère aussi limité ?
Bref, votre mp3, vos nombres d’écoute ou d’étoiles, Ping ne les voit pas : il ne voit que ce que vous achetez ou recommandez sur le store. Surréaliste.

cwe-ping-2
Non, je n’ai pas des goûts de ch…, c’est juste Ping qui ch… dans la colle.

5. Ping singe Facebook et Twitter sans rien apporter de nouveau.

Je suis, tu suis, j’aime, j’aime pas etc. Jusque dans les termes, Apple ne s’est pas embêté et a repris les canons du genre, sans rien apporter de vraiment nouveau. Où est l’image « d’innovateur » d’Apple ?

6. Ping n’est pas ouvert à Facebook, Twitter et consorts.

C’est sûrement son pire défaut au départ : Ping vous demande de recréer à la mano votre liste de contacts. Une hérésie, à l’heure où tous les réseaux s’ouvrent pour migrer facilement les utilisateurs d’un réseau à un autre, avec Facebook en plaque tournante de comptes utilisateurs. Il suffit de regarder l’approche de Spotify pour bien comprendre comme il est long et fastidieux de chercher un à un une quarantaine d’amis.

7. Ping est enfermé dans iTunes

Problème, Ping n’est pas un réseau social indépendant, c’est une surcouche sociale. Et la différence est grande. Ping ne fonctionne qu’avec, sous et par iTunes. Les grands succès du web sont tous passés par une ouverture des api pour permettre de créer des écosystèmes florissants et de l’innovation : regardez les clients twitter, la culture « embed » de Youtube, Facebook Connect, les apis Flickr…
Ping fait l’impasse sur tout cela. Vous voulez accéder à votre compte de n’importe où ? Nope. Et Android ? Niet. Et un client tiers ? Tu rigoles, j’espère.
Dans le genre antisocial, on avait rencontré un tel énergumène.

8. Ping arrive tard

Plus généralement, le problème de Ping est d’arriver à une période où justement, la mode du social arrive à saturation. L’engouement est moins là, les gens ont plus la flemme de remplir encore une nouvelle fiche, se reconstituer un réseau, etc. Et ce défaut est encore plus mis en valeur par ces deux facteurs : Ping n’offre rien de nouveau + Ping est extrêmement bridé.
Les gens ont-ils encore le temps et la compréhension pour attendre sans aller ailleurs ? Pas sûr.

9. Ping n’est pas un nom très porteur

Lorsque Steve a donné le nom de son nouveau réseau, tout le monde s’est immédiatement demandé pourquoi « Ping ». C’est froid, c’est neutre, contrairement aux autres appellations maison, cela n’indique aucun univers et pas mal de monde fera le rapprochement avec le service social Ping.fm et le Bing de Microsoft.

10. Ping ne vous permet pas d’écouter de la musique

Je pensais vraiment qu’il y aurait un changement sur l’un des plus gros défauts d’iTunes, mais non : on ne peut toujours pas écouter de la musique autre que la sienne. Vous aimez une chanson et voulez la partager ? Super, vos amis cliquent dessus et tombent… Sur un extrait de 30 secondes. Pire, un extrait automatiquement généré et passant le plus souvent une intro ou une partie peu représentative du morceau. Un aspect bien frustrant et qui prend des dimensions ridicules lorsque l’on a connu MySpace, Last.fm, Deezer et autres.
iTunes a beau être un magasin qui doit vendre, brider le partage à ce point revient pousse simplement vers les concurrents ou le piratage.

…………………………

//SOCIAL vs CAPITAL

Le vrai problème de Ping vient au final de sa philosophie même : à l’heure où le mot d’ordre du web est « social », Apple a tout simplement été dans le sens inverse et crée un « réseau capital ». Pensez donc : un réseau basé sur un immense e-commerce. Un réseau où notre identité n’est basée que sur ce que nous achetons. Un store qui demande donc par corolaire de donner son numéro de carte de bleue pour en jouir pleinement. Un réseau qui met en avant les grosses entreprises au détriment des petits créateurs. Un réseau fermé et contrôlé par une firme qui prend le rôle de distributeur de contenus et fabricant d’appareils pour les consommer. Un réseau enfin fermé à la concurrence directe ou non.

cwe-ping-1

De ce point de vue, Ping se plante complètement depuis sa conception même. Je n’ai absolument rien contre le capitalisme (nous sommes tout de même sur le journal du geek, haut lieu de la tentation consumériste), mais lorsque l’on regarde ce que les gens cherchent dans un réseau social, les choses sont assez claires : de la relation, de la liberté, de la découverte… Le web moderne se définit principalement sur sa notion contributive et ouverte.

Reste un point de vue différent pour considérer Ping : celui justement de simple surcouche pour iTunes. Un « plus » client, plutôt qu’un visage nouveau d’iTunes. Une manière d’épaissir encore le soft à tout faire d’Apple, qui se dirige sans aucun doute vers le concept de store global à moyen terme. Mais la déception primerait tout de même : Ping devait être un grand banquet et au final, on se retrouve à la cantoche d’entreprise d’Apple.

…………………………

//DONNER DES LECONS, EN PRENDRE

Par le passé, la firme de Cupertino a prouvé qu’un projet mal né pouvait se transformer en succès et référence. Final Cut Pro est un exemple probant. Apple a également montré que malgré une image très définie et rigide, il existe une puissante propension à la réforme. Les approches différentes d’Apple TV, par exemple. Bref, Apple a une grande gueule, mais peut rapidement reconnaître s’être planté et se remettre au charbon illico.

Ping souffre aujourd’hui de défaut nombreux, mais surtout de défauts de nature différente : il y a les défauts de jeunesse et je suis plutôt certain qu’Apple va rapidement y remédier. Reste maintenant les défauts de conception, de philosophie, même. Ping ne plaira pas à tout le monde et risque même de devenir un symbole du totalitarisme de la marque, source première des critiques à son encontre.

Aujourd’hui enfermé dans la prison dorée qu’est iTunes, écarté de Facebook du web, des apis, de votre propre collection musicale, Ping possède à mon sens peu de chances de s’en émanciper : et s’il y arrivait, ce serait à la fois un miracle et une défaite pour la philosophie Apple du tout intégré / contrôlé.

Et sur ce constat d’échec actuel, je me demande : Apple vient-il de montrer son premier signe d’essoufflement ? À l’image d’une industrie plus ancienne ne comprenant pas les tenants et les aboutissants de la nouvelle génération amenée à imposer de nouvelles règles, Apple semble, avec Ping, avoir donné naissance à un projet issu d’un autre temps : celui où le web était une technologie qui n’avait pas encore trouvé sa philosophie, sa dimension sociale. Pour une entreprise qui a dessiné moult tendances ces dernières années, c’est décevant. Imaginez Blizzard nous présenter sa vision de l’avenir du jeu vidéo… Et annoncer Pong.

cwe-ping-3

Après avoir fait la leçon à une industrie de la musique complètement larguée il y a 10 ans, Apple prend ainsi un soudain et violent coup de vieux face à Spotify, Facebook et autres jeunes aux dents longues. Espérons que Ping fera office de sonnette d’alarme.

…………………………

“Les Chroniques du Week End sont des réflexions de Lâm Hua sur la culture et l’industrie geek. Elles engagent les opinions de leur auteur et pas nécessairement celles de l’ensemble de la rédaction du JDG.”