Postulat de base : nous sommes sur le Journal du Geek.

Postulat corollaire : nous sommes des Geeks.

Questions : qu’est-ce qu’un geek ? Tout le monde peut-il prétendre être un geek ? A force de le voir écrit et utilisé à tout bout de champ, le terme même de « geek » n’a-t-il pas perdu sa valeur ? C’était mieux avant ?

Crainte : ne plus vraiment savoir ce qu’est un geek et surtout, se demander si on en est encore fier.

Réponse : dans la suite.

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L’autre jour, avec Anh, nous avons fauté. Deux fois. La première, ce fût de s’amuser à se balader sur les pages « à propos » de blogs et les profils Twitter pour voir combien de personnes se revendiquent « Geek » (et « fans d’Apple », et « Community Manager » et « passionné(e) par le web ») et de faire les langues de putes.

La seconde, c’est d’avoir lâché le fatidique « attends, mais NOUS, on était de vrais geeks à l’époque ! C’était aut’ chose ! ». Et voilà, nous voici de vieux cons. Cette petite passade d’aigritude nous a fait réaliser à quel point le terme « Geek » et les gens qui s’en réclament semble avoir perdu de sa valeur.

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ORDINATEUR, DEFINIR : GEEK
Le problème qui oppose les différents Geeks, c’est tout d’abord la notion même de « geek ». Demandez-en innocemment la définition, et chaque personne vous fournira une réponse différente. Fan de nouvelles technologies, de culture underground, no life, acharné sur un domaine précis… Et les choses se compliquent facilement si l’on demande quelle est la différence avec le terme « nerd ».
Pas étonnant que les entrées Wikipedia et Urban Dictionnary fluctuent régulièrement.
Le Journal Du Geek est-il d’ailleurs un site geek ? Pas vraiment, puisqu’il se concentre quasi exclusivement sur le hardware, avec des morceaux de lol internet et de culture depuis peu, merci Pia. Le dernier article sur the Social Network de notre copine éclaire d’ailleurs le changement de dimension du terme Geek. A moins d’une semaine de la 3e Geek’s Live, on se pose des questions.

Il existe aujourd’hui différentes familles de geeks, plus ou moins légitimes selon la définition que l’on en fait. Le buzz et les discussions autour de ce graphique, publié il y a quelques jours le prouvent.

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Alors, un geek ne se définirait pas tant par ses types de passions que par l’obsession qu’il crée autour ? En ce sens, le terme « geek » aurait évolué pour devenir un synonyme d’Otaku, terme japonais désignant les « obsédés de » (jeux vidéo, animes, etc…). De toute façon, il y aura toujours quelqu’un dans la salle pour lever le doigt et dire « humm, pas trop d’accord« .
Cet élargissement du « Geek » entraîne donc de la confusion, mais exprime pour moi un malaise plus profond, quoi que prévisible : maintenant qu’on a gagné, on fait quoi ?

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LA DEPRESSION DE LA REUSSITE

Après Pia, je vous invite à lire cet article de la géniale Titiou Lecoq : « Le Web est mort, vive la quiche lorraine« . Pour résumer, cette longue plainte rappelle comment le web, c’était mieux lorsque c’était encore underground, partagé par un nombre limité de geeks en mode freaks et superactifs. Aujourd’hui, les « Memes » sont repris à la télé, tout le monde balance des liens rigolos sur Twitter etc. Mais comme pour Anh et moi, cette plainte est celle du vieux con. On le sait déjà avant même d’ouvrir la bouche ou d’effleurer le clavier. On se plaint d’être reconnus, pour résumer.

Le phénomène est classique, mais je ne lui ai jamais trouvé d’autre nom que « la Dépression de la Réussite ». Ce syndrôme suit un processus invariable. Autour d’un thème ou d’un champ de connaissance assez fermé se réunit une communauté de passionnés. Un peu incompris, voir rejetés du grand public, ces gens défendent becs et ongles leur passion, en font la promotion invariable. Et si leur passion est un fédérateur naturel, le rejet global du plus grand nombre est un moteur tout aussi puissant. On appelle cela des mobilisateurs positifs (passion) et négatifs (les autres).
De la honte, le passionné se met à éprouver une fierté inversement forte. Car nous voici fiers et différents, fiers d’être différents. Ce qui frise la Foi est un moteur, nous avons déjà la direction et les passionnés ne dévient pas de leur route. Et ainsi protègent, portent leur passion. Mais lorsque le grand public est éventuellement séduit lui aussi, les initiés initiaux inversement perdent de leur modjo. Cruel transfert des fluides, non ?

Voici le processus de la victoire dépressive :

  • Apparition d’un thème
  • Formation d’un cercle de passionnés autour du thème
  • Indifférence / Rejet du grand public
  • Consolidation du cercle, enrichissement de la culture liée au thème
  • Adoption graduelle du grand public entraînant une aigreur des passionnés

Appliquez donc ces 5 étapes aux champs suivants : Mangas, Apple, DJ-ing, Gaming, Films de série B, Web… Ca fonctionne à chaque fois, c’est triste quand même.

Les geeks « de la première heure » ont ainsi l’impression de s’être battus, d’avoir gagné la guerre, mais de se retrouver noyés dans la parade de la victoire. On la veut, notre Légion d’Honneur !
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ON EST TOUJOURS LE BODYBOARDER D’UN AUTRE

Mon cas personnel suit ce schéma. Fou de jeux-vidéos depuis les années 80, de mangas et de hi-tech depuis les années 90, j’ai souvent prêché dans le vide face à mes parents ou des amis. Oui, je suis un hardcore gamer, non je ne suis pas fou maman, oui j’ai économisé un an d’argent de poche de mon année de 5e pour me faire un home cinéma, non je ne suis pas maniaque les amis, oui j’ai été voir Akira, non ce n’est pas de la japoniaiserie (merci forever Telerama pour ce terme), oui je raconte ma vie sur mon blog, non je ne vais pas me faire égorger par un fou, etc…
Heureusement, j’avais de mon côté des amis tous aussi passionnés que moi et une absolue conviction qu’un jour, nous gagnerions. Que le jeu-vidéo deviendrait énorme et respecté, que les mangas allaient réinventer la scénographie de la bande dessinée, que le web était viscéralement social… Discussions à bâton rompus, essais, articles. Et aujourd’hui, je vois tout le monde ressortir ces théories au coin d’un bar. Et comme un vieil aigri, au lieu de savourer ma victoire, je me sens dépossédé de ma lutte.

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Inversement, je suis entré avec la première vague du grand public dans l’univers d’Apple : seconde génération d’iPod, premiers iBook blancs… Et j’ai pas mal traîné sur les forums de la communauté MacBidouille, assez réputée alors pour son côté Old School. Et je sentais de la frustration de ces gens là, face à des petits nouveaux comme moi. Dans les topics, chaque tournure était une attaque, un rappel qui disait grosso modo « non mais t’es qui, pour parler ? T’étais là dans les années 90, quand Apple était au bord de la faillite ? T’as acheté un Quadra 800 à 40 000 francs ?« .
Nous étions « le grand public » au sens péjoratif du terme, celui qui ne comprend rien au « vrai esprit Apple ». Alors que Jobs avait déjà compris que l’avenir de sa boîte tiendrait dans une poche, les Mac Lovers se considéraient comme les gardiens du temple, ceux qui « défendent le vraies valeurs d’Apple »… Ils se considéraient comme des surfers, nous considéraient comme des bodyboarders.
Dans ce cas, je n’étais plus le vieux con, mais le jeune con. Et leur aigreur, leur suffisance m’insupportait. Nouvelles technologies, anciens mécanismes.

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PEUT ON ENCORE ETRE FIER D’ETRE COMME TOUT LE MONDE ?

Cette décennie est claire : le geek c’est chic, c’est grand public… Et c’est pour les pionniers un vrai hic. Lorsque votre boulangère customise son fond d’écran, votre neveu est un habitué de 4Chan, votre voisine vous refile les bons sous-titres de séries, votre mère est sur Facebook, toute votre rame de métro rivée du son iPhone. Vous me direz alors que ce n’est pas geek car désormais grand public. Je vous rétorquerai que non, c’est le grand public qui est s’est passionné pour les nouvelles technologies, les nouveaux modes de consommation. Ce qui nous distingue encore, ce n’est donc plus le fond, mais la forme, la manière.

Tous mes potes ont déjà joué à Street Fighter, mais y passent-ils encore des nuits à matter des replays commentés ? Tout le monde jailbreak son iPhone, mais qui applique religieusement le précepte du « If you can’t open it, you don’t own it » ? La Passion reste donc le seul critère hiérarchique chez les Geeks, mais en y repensant, pourquoi tellement perdre notre temps à savoir à quel niveau on se trouve ? Se prouver que l’on est un vrai ? Savoir de qui nous sommes les « noobs » et pour qui nous sommes les « leets » ? Et ce, dans quel domaine précis du « Geekdom » ?

Je m’en rends compte, ces considérations sont des caprices de vieilles peaux. Aujourd’hui et de plus en plus, la culture geek s’étend. Au hardware, au software, à la culture, au social, à notre construction. La passion, la curiosité, la ténacité sont des valeurs qui n’ont pas été perdues en chemin, juste dosées par chacun, pour chaque besoin.

Postulat de base : Je suis un Geek.

Postulat corollaire : Je suis un peu aigri que tout le monde le devienne.

Questions : Dois-je encore me réclamer de ce mouvement ? Dois-je expliquer aux plus modérés qu’ils ne le sont pas vraiment ?

Crainte : De me dire que je me suis battu pour une cause et qu’aujourd’hui, je suis incapable de jouir de ma victoire. De perdre la passion.

Réponse : Comme dans un couple, la Passion s’amenuise naturellement, mais elle ne doit pas emporter avec elle l’enthousiasme.

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Etre geek aujourd’hui, ce n’est plus en tirer une quelconque fierté, mais rester enthousiaste et ouvert. Et de bien réaliser que nous avons gagné. Qu’Obama est un fan de Spiderman et Starwars. Que Mila Kunis est une Woweuse. Que notre famille ne s’inquiète pas quand on lui dit qu’on vit du web. Que François Fillon lit le JDG. Que de savoir réparer un ordi, c’est socialement plus valorisant que de savoir réparer une voiture. Que tout le monde s’y met et que c’est cool, pas frustrant. Alors en cette fin d’année, rangeons l’acide et sortons le champagne : nous avons gagné, c’est ok de célébrer et tout le monde est invité.

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“Les Chroniques du Week End sont des réflexions de Lâm Hua sur la culture et l’industrie geek. Elles engagent les opinions de leur auteur et pas nécessairement celles de l’ensemble de la rédaction du JDG.