Et voici les nuages qui pointent. Enfin, le Nuage, le Cloud. Nouvel eldorado de nos vies numériques, ce système d’accès et de synchronisation de contenu fait également l’objet de toutes les grandes manoeuvres de la part des acteurs du milieu.

Avec des origines, des a.d.n, des atouts et des faiblesses différentes, chacun a lancé sa course au nuage. Qui d’Apple, Microsoft, Google ou un outsider atteindra le 7e ciel ?

La semaine dernière, l’E3, ses paillettes et ses bandes-annonces Michael Bayesques ont volé le show. Oui vraiment. Car de manière un peu plus discrète, tous les grands acteurs de la scène hi-tech ont amorcé, annoncé leur révolution: la mort du PC.

Nous n’avons pas eu d’autodafés d’unités centrales, mais plutôt une mise à pied de l’ordinateur central. Et le mouvement était général.

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APPLE: LA FIN DU PC EN 3 ACTES

Evidemment, Apple l’a joué avec le plus de « drama », mais a posé des mots justes sur une situation complexe. Pour Job, le moteur principal d’Apple a été d’ériger autour de ses ordinateurs un écosystème numérique: contenus, accessoires baladeurs, le tout tournant autour du fameux hub numérique.
Ce pari, Apple l’a plutôt gagné (les iPods et iTunes ont tout explosé, mais les Macs, malgré leurs bons résultats, n’ont jamais renversé le marché Windows). Et passe aujourd’hui à autre chose. En utilisant le terme « demote » (rétrograder) pour parler de la place du Mac dans sa hiérarchie de produits, Jobs n’y a pas été de main morte: Apple amorce définitivement son entrée dans l’ère du « Post PC ».

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LE LION EST MORT CE SOIR

OS X Lion était ainsi chargé de symboles. L’animal choisi déjà, trône au sommet de la hiérarchie des fauves. Comprenez que cette version d’OS X est le couronnement d’une décennie de travail sur le meilleur OS grand public, comprenez également qu’à moins d’un changement radical, elle n’ira pas vraiment plus loin. À moins que Steve ne nous sorte de la mache de son pull noir un fauve encore plus fabuleux (parce qu’un Lion des neiges, ça n’existe pas).
Autre symbole, sa disponibilité: uniquement en ligne, à prix très modéré, poussant l’esprit de Snow Leopard. Service Pack ou gros patch, appelez cela comme vous voulez, mais on sent qu’OS X est mature depuis bien longtemps.

Dernier symbole, et sûrement le plus fort: Lion est inspiré d’iOS. Applications plein écran, launchpad, gestuelles multi touch reprises du tactile… Voici le monde à l’envers.

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iOS: L’ELEVE DEPASSE LE MAITRE

Car si l’on remonte en janvier 2007 et à l’annonce de ce qui était encore iPhone OS, l’objectif de Cuppertino était bien de fournir l’expérience OS X dans un téléphone. Les succès critique et commerciaux ont tellement dépassé les attentes que ce mini OS X qui a grandi dans l’ombre et dans le modèle du grand, s’est émancipé jusqu’à le dépasser dans certains domaines.

Et en 2011, c’est OS X qui court après le modèle iOS. La superstar des OS, celle sur lesquels tous les regards des utilisateurs et des développeurs sont braqués est bien iOS. Apple ne s’y est pas trompée, en consacrant une grande partie de sa keynote dessus. Et puisque l’on aime les symboles, il faut revenir au moment précis où Jobs annonce que les appareils iOS sont (enfin, ENFIN) indépendants de tout ordinateur pour s’activer ou se synchroniser. L’icône du câble coupé est une métaphore claire du cordon ombilical enfin sectionné. Les nouveaux « ordinteurs » d’Apple vont désormais représenter la marque, quand les Macs continueront d’assurer leur rôle dans un marché désormais stagnant dans son ensemble, celui des desktops et des laptops.

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LA TETE DANS LES NUAGES

Si les PC n’assurent plus leur rôle de hub numérique, qui va endosser le rôle ? Car ce concept de vie numérique ne vieillit pas, lui. Il se renforce même chaque jour, à mesure que le grand public s’y engouffre totalement. Et l’équation est simple: toujours plus de contenus sur toujours plus d’appareils différents et géographiquement séparés, le tout dans une culture Internet : nous avons les ingrédients de la formation de nuages dans notre ciel de geeks.

Le concept n’est pas nouveau et tout le monde s’attèle à transférer toutes les données sur des serveurs sécurisés, distants, et accessibles de partout. Mais le grand public n’a pas encore adopté le Cloud, dont le concept reste un peu obscur, sans oublier les craintes classiques à ce genre de révolution: ne plus avoir ses données seulement chez soi est un cap important à franchir pour beaucoup de gens, dans une culture de la propriété.

Et une fois encore, Apple va tenter de démocratiser une technologie qu’elle n’a pas forcément créée. iCloud est ainsi rempli de promesses et de points d’interrogation. Après l’échec cuisant (dont on est censé beaucoup apprendre) de Mobile Me, Apple se lance pour de bon. Si son service semble séduisant, car encore une fois très simple, il reste cantonné aux appareils Apple et ne montre pas encore sa partie payante. Parce que 5Go pour stocker ses photos, mails et documents, c’est TRÈS peu. Pourtant, la société semble confiante et décidée. Son nouveau data center à 2 milliards de dollars en est une preuve spectaculaire.

En passant d’une société de biens à une société de service synchronisant des biens, Apple est bien décidée à ne louper aucune révolution. Mais iCloud devra convaincre très rapidement, si la firme de Cuppertino ne veut pas voir ses concurrents s’engouffrer dans la brèche qu’elle aurait ouverte elle-même.

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MICROSOFT, A FOND DANS LE METRO

Une semaine avant et de manière plutôt discrète, Microsoft a lancé sa campagne de communication autour de Windows 8. Ce cru serait celui de la rupture, quand Windows 7 a été conçu dans la continuité (et la large amélioration) de l’infâme Vista.

Et devinez quoi ? Windows 8 s’inspire grandement… De Windows Phone 7. Comme quoi… Avec son interface « Metro », WP7 avait intrigué et séduit, malgré ses défauts. Élégant, accessible, audacieux, l’OS mobile de Microsoft a joué un grand rôle en interne, montrant qu’une nouvelle voie était à creuser.
Le ralentissement du marché historique de Microsoft (les PC) doit également pousser la firme de Redmond à tenter de nouvelles choses. Les premières vidéos autour de Windows 8 ont ainsi montré une adaptation de l’interface Metro sur un OS de classe desktop. Et les premiers résultats sont très encourageants. J’ai adoré la manière dont Microsoft a réintroduit le plaisir visuel et sensitif autour de son OS. Après 30 ans d’efficacité austère, Windows découvre le ludique, le plaisir, sans perdre de vue les nouveaux enjeux ergonomiques introduits avec les interfaces tactiles.

Avec une sortie probable l’année prochaine et l’intégration massive d’HTML 5, ce nouvel OS pourrait signifier beaucoup pour l’avenir. Il reste cependant beaucoup à attendre de Windows 8, notamment sa place dans la hiérarchie produits de Microsoft. Car si Ballmer n’a pas encore annoncé de solution Cloud grand public, un hub numérique grandit tranquillement de son côté.

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LA BOITE DE TOUS LES POSSIBLES

Je vous avais dit que la conférence de Microsoft lors de l’E3 était la plus ennuyante, mais loin d’être la moins convaincante ? Car la division XBox a réussi un exploit de taille en quelques années: créer une console viable dans le marché ultra fermé du jeu vidéo et surtout, la faire sortir de son ghetto « gamers only ». Kinect a bien évidemment changé pas mal de mentalités sur la XBox, amorçant idéalement son successeur des prochaines années. Mais le vrai succès de la XBox reste bien le Live. Véritable hub multimédia, XBox Live possède littéralement des années d’avance sur la concurrence (aux Etats-Unis, s’entend): les nombreux services, réseaux, contenus s’intègrent avec harmonie dans cet environnement qui dépasse largement son rôle de simple dashboard pour console.

Ce n’est pas un hasard si Microsoft a annoncé la première évolution « Cloud » du Live, en rendant les comptes utilisateurs mobiles d’une console à une autre. Cela semble évident, mais à terme, cela signifiera que l’on pourra accéder aux films, aux DLCs et aux jeux de son compte sur n’importe quelle console. Vous sentez venir le vrai « big thing » ?

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FENETRES VIVANTES

Et si Microsoft nous liait solidement Windows 8, Windows Phone 7 (ou 8) et le XBox Live ? Il existe déjà des ponts via les comptes « Live » et quelques intégrations, mais il faut voir encore plus loin. Un compte Microsoft unique gérant absolument tous les contenus (documents office, sauvegardes et DLC du Live, médias de Zune), accessibles sur console, ordinateur, téléphone ?

Microsoft se trouve en position très favorable sur tous ses marchés, téléphones exceptés. Imaginons que Windows décolle, que Nokia apporte un vrai plus… Microsoft serait dans une position surpuissante, avec trépied d’accès à son Nuage: ordinateur, console, appareils nomades.

Ce qui m’inquiète cependant, c’est justement l’absence jusqu’à aujourd’hui d’une vraie, grande, claire annonce à ce sujet. Microsoft semble se contenter de « Live », son seul service inter plates-formes, mais limité en soi. Avec les atouts, mais sans les décisions, Microsoft pourrait le payer cher. Allez Steve (Ballmer), fait nous rêver au moins une fois durant ton règne…

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GOOGLE, JAMAIS REDESCENDU DE SON NUAGE

J’ai déjà parlé de Google, oui. Mais dans le contexte de cette chronique, il est important de faire un rappel sur le géant du web, qui semble faire le chemin inverse de ses deux concurrents: le Cloud, google connaît bien, puisque la société en vient. Google Docs a prouvé depuis des années la puissance du concept. Gmail est le client de référence, toujours plus puissant et interrogeant l’utilité de logiciels dédiés à la Outlook. Picasa stocke vos photos (même s’il est loin d’être la meilleure solution du marché).

Music By Google pousse la stratégie en stockant, après vos mails, vos images et vos documents, votre musique. 20 000 morceaux gratuitement ! Et je vous épargne les dizaines d’autres de services Google gratuits et accessibles avec votre seul et unique compte Google: Calendar, Youtube, Reader, Maps, Books…

Déjà bien installée la tête dans les nuages, Google a maintenant besoin d’amener tous ces services sur Terre. Avec des appareils, par exemple. Avec des OS, aussi. Depuis 3 ans, Android a ainsi permis à Google d’exister hors de la sphère immatérielle. Son succès critique et commercial ont aussi poussé Google à investir les ordinateurs, mais à sa manière. Chrome OS est ainsi complètement tourné vers le Cloud, réduisant vraiment l’ordinateur à un rôle de terminal d’accès distant à votre contenu. Je pense cependant que cette approche est encore un peu trop radicale.

Les gens ont en effet besoin de pouvoir stocker localement des contenus, que ce soit pour des raisons raisonnées ou affectives. Chrome OS semble ainsi très limitant dans sa première livrée: comment séduire des clients qui ne veulent pas vivre 100% avec un laptop qui y est totalement dédié ? Le cheminement marketing et stratégique me semble un peu trop précoce. Ou arrogant.

Google doit cependant se dépêcher. Alors que son poumon (la publicité) est aujourd’hui menacé par d’autres géants comme Facebook ou des superstores comme Amazon ou Groupon, Google doit se défaire de son image de moteur de recherche avec de chouettes services pour créer une marque aussi puissante hors écran qu’Apple et Microsoft. Android est un pas en avant, Chrome semble un pas de côté.

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UN CIEL DEJA CHARGE, DEJA CHANGEANT

La course au Nuage, au hub, à l’intégration service / matériel, au contenu personnel, aux contenus payants… Tous les géants actuel du hi-tech ont bien compris que leur seul marché d’origine est appelé à terme à intégrer une grande nébuleuse de lifestyle numérique centrée autour d’un grand Nuage qui proposera, stockera, synchronisera du contenu.

Le chantier est gigantesque, un vrai sac de noeuds où tout vient en même temps. Comment s’émanciper de son rôle d’origine pour embrasser une dimension tout autre ? La question engendre des réponses absolument titanesques et bien malin celui qui arrivera à désigner un gagnant.

Car si nous avons parlé d’Apple, Microsoft et Google, d’autres acteurs comptent. Amazon, plus grand vendeur du monde, s’attaque au monde matériel avec ses propres eBooks (et bientôt tablettes ? J’en suis certain) et pourrait offrir avec ses solutions Cloud une verticalité intéressante: recherche, achat, contenu et contenant.

D’autres acteurs comme HP ont également annoncé leur solution Cloud, mais j’y crois beaucoup moins, ces marques n’ayant jamais réussi à dépasser leur cadre de base. Reste enfin des purs players comme DropBox dont le succès ne se dément pas (c’est le service qui a le plus changé ma vie ces dernières années). Le service de stockage et synchronisation Cloud ne tiendra cependant pas longtemps seul et je pense qu’un rachat dans les 2 ans est inévitable pour survivre.

La technologie et les millions d’abonnés Dropbox pourraient être un met de choix pour un géant qui voudrait accélérer drastiquement sa politique Cloud.

Alors que l’horizon est chargé de gentils nuages, c’est plutôt une tempête d’annonces, guéguerres et mutations qui s’annonce à l’horizon.

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« Les Chroniques du Week End sont des réflexions de Lâm Hua sur la culture et l’industrie geek. Elles engagent les opinions de leur auteur et pas nécessairement celles de l’ensemble de la rédaction du JDG. »

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Vos meilleurs commentaires et notes de jeux de l’E3 : à vous de jouer !