« Seul sur Mars » est-il vraiment réaliste ? Le CNRS répond

Cinéma

Par Henri le

« Seul sur Mars  » sort demain dans les salles, mais des chercheurs du CNRS ont déjà pu le voir. Le film de Ridley Scott est-il si réaliste qu’il le prétend ?

THE MARTIAN

Après Interstellar, le film « Seul sur Mars » entend lui aussi ajouter sa pierre à l’édifice, en proposant un film de hard science réaliste et scientifiquement plausible. Mais qu’en est-il vraiment ? Interviewé par la journaliste Charline Zeitoun, Francois Forget, planétologue au CNRS, a livré ses impressions sur le dernier long-métrage de Ridley Scott.

PS : Nous n’avons pas dévoilé de réponse incluant de spoilers majeurs sur le film (l’intégralité de l’entretien se trouve sur le très bon journal du CNRS). Concrètement, ces dernières se réfèrent quasiment toute à ce qui est visible dans le trailer officiel. Le film raconte l’histoire de Mark Watney (Matt Damon), un astronaute de la NASA laissé pour mort lors d’une expédition sur Mars qui a mal tourné. Obligé à survivre sur une planète hostile, ce dernier va faire preuve de courage et d’ingéniosité pour tenter de contacter la terre, située à environ 225 millions de kilomètres.

S’il existe bien sur des incohérences scientifiques dans le film, François Forget a expliqué avoir été étonné de fort belle manière par la teneur globale du film. Il estime que de nombreux points se rapprochent d’ailleurs de la réalité.

Des experts du Jet Propulsion Laboratory de la Nasa (qui ont les mêmes prénoms que les vrais !) au système de recyclage de l’eau en passant par le très continental climat martien (0 à 20 °C le jour, jusqu’à – 80 °C la nuit sous les tropiques) et l’attitude ultra-pragmatique de Watney, il y a un énorme effort de réalisme. Le déroulé des missions Arès du film s’inspire directement des scénarios de l’ingénieur en aérospatial Robert Zubrin qui ont été retenus par la Nasa : un vaisseau principal, un habitat sous pression où séjourner et un MAV (Mars Ascent Vehicle) pour quitter le sol et assurer la remontée en orbite.

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La majorité des scientifiques semblent avoir été déçus en voyant la tempête de sable, qui fait se séparer Watney et le reste de l’équipage au tout début du film. Cet élément scénaristique important se base en fait sur un événement climatique quasiment impossible à cause de l’atmosphère martienne.

L’atmosphère martienne est tellement fine – environ cent fois plus que sur Terre – que même une tempête extrême serait ressentie comme une légère brise par les astronautes. Et les grains de poussière qui voleraient seraient très fins, de l’ordre de 50 ou 100 microns au maximum. Or, dans le film, on voit des graviers passer !

Storm

Seul sur Mars offre une vision magnifique des déserts de Mars ainsi que de nombreux plans de nuit. Ridley Scott en a donc profité pour jouer sur les couleurs, en proposant de superbes couchers de soleil baignés d’une lumière rouge. Une autre erreur, que n’a pas laissé passer Forget.

Parce que sur cette planète, il devrait être bleu : tous les « martiens » le savent ! Or, dans « Seul sur Mars », tout est rouge. Tout le temps. Sans doute pour éviter de perturber les spectateurs habitués aux couchers de soleil sur Terre.

Photo d'un coucher de soleil prise sur Mars par Curiosity / Crédits : NASA
Photo d’un coucher de soleil prise sur Mars par Curiosity / Crédits : NASA

Outre ces oublis plus ou moins volontaires, c’est l’aspect économique de la conquête de l’espace que Scott semble avoir saisi. On estime en effet que l’envoi d’être humain sur la planète rouge couterait entre 100 et 200 milliards d’ici l’année
Si le vaisseau des coéquipiers de Watney n’est pas approprié pour plusieurs raisons, « Seul sur Mars » montre le grand avantage d’envoyer un spécialiste sur Mars par rapport à un robot.

[Concernant le vaisseau Hermès] C’est un clin d’œil à 2001, l’odyssée de l’espace (1968). Ce vaisseau serait hors de prix : beaucoup trop grand ! En revanche, la gravité artificielle est bien envisagée pour ce type de voyage longue durée. […] Ensuite, les robots ne sont pas forcément plus efficaces que les humains. Par exemple, un géologue peut repérer en quelques secondes une pierre intéressante alors qu’il faudra des jours pour la repérer en manœuvrant un rover depuis la Terre, vu que les signaux radio mettent 5 à 22 minutes entre les deux planètes.

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Forget estime d’ailleurs que survoler l’environnement de Mars suffirait à faire des progrès considérables. Poser la navette étant un des aspects les plus risqués et coûteux à cause de l’atmosphère martienne.

Mais il y a une alternative qui me plaît bien : envoyer des humains en orbite martienne sans qu’ils se posent à la surface. Il est en effet très difficile – et donc coûteux – de poser des charges de plus d’une tonne sur Mars. […] Au final, depuis l’orbite, les astronautes pourraient facilement aller se poser sur les petites lunes Phobos ou Deimos (qui n’ont presque pas de gravité), et surtout piloter en quasi-temps réel des robots sophistiqués envoyés sur Mars elle-même. Une telle mission pourrait avoir lieu dès 2035…

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Interrogé sur le défi psychologique que représenterait une telle mission, Francois Forget semble confiant. Il est vrai que le personnage incarné par Matt Damon est doté d’un moral à toute épreuve, alors que certains experts estiment que perdre de vue notre planète pourrait déclencher des maladies mentales chez certains sujets.

[…] Je ne crois pas que les facteurs psychologiques soient de vraies limites au vol habité vers Mars. Dans l’histoire de l’humanité, il y a eu des explorations dans des conditions plus dures et plus effrayantes. Les expéditions polaires du début du XXe siècle par exemple : on partait sans aucun moyen de communication… […] Mais je ne suis pas du tout sensible à l’argument de la Terre que l’on perd de vue… En revanche, quand des décisions impliquent des risques mortels, il peut y avoir des dissensions et des mutineries. Je crois plutôt à ces problèmes-là. Avec des astronautes bien sélectionnés, les questions psychologiques ne seront pas un obstacle selon moi. Même quand elles se passaient mal, les grandes explorations se sont faites quand même.

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Nous vous invitons à aller consulter cette excellente interview sur le site du CNRS. Vous y découvrirez l’avis de Forget sur bien d’autres sujets plus techniques (combinaison, agriculture) ou comportementaux ( composition homme/femmes des groupes).

Nous vous renvoyons également à la critique du film, qui nous a bien emballés.