“Menstrutech” : quand la technologie se penche sur les cycles menstruels des femmes

Général

Par Kesso le

Les femmes sont de plus en plus nombreuses à utiliser des applications dédiées aux menstruations. Elles leur permettent de suivre leurs cycles menstruels et d’ovulation. Mais évidemment, on se pose des questions par rapport aux données saisies par les femmes : les informations personnelles sont-elles utilisées à des fins commerciales ? Peut-on faire confiance à ces applications ?

Une conférence sur le thème se tenait lors de l’événement Futur.e.s. Crédit: JDG

Les menstruations ont longtemps été les grandes oubliées de la santé connectée. Même si on en parle peu, plusieurs entreprises ont développé des applications de suivi du cycle menstruel sur smartphone. Ce sont des entreprises “femtech”, terme inventé par Ida Tin, créatrice de l’application Clue Elle l’utilise pour désigner les produits créés pour la santé des femmes à l’aide de la technologie. Ainsi, les applications de suivi des règles font partie de ce secteur. Elles sont au nombre de 250 sur le Play Store et sont généralement utilisées par des femmes âgées de 20 à 30 ans. Leur but est d’aider à mieux comprendre le fonctionnement du cycle menstruel (début des règles, période d’ovulation, désagréments liés à la menstruation).

Lucie Ronfaut, journaliste dans la rubrique Tech & Web du Figaro emploie le terme de “MenstruTech” pour qualifier ces applications spécialisées sur les menstruations et la santé féminine. Dans celles-ci, les femmes indiquent les dates de début et de fin de leurs règles pour ensuite être notifiée de l’arrivée des prochaines. Elles ont ainsi davantage de connaissances par rapport à leur cycle menstruel (alerte règles mais aussi période de fertilité etc.) et peuvent anticiper. Ces applications fonctionnent toutefois généralement moins bien si l’utilisatrice à des cycles irréguliers (les périodes de règles notifiées par les applications ne leur correspondent pas toujours). Par ailleurs, même si les concepteurs de ces applications promettent une certaine fiabilité, on ne peut pas non plus dire qu’elles le soient à 100%. 

Clue, l’application la plus connue

Cette application a été créée par l’entrepreneuse danoise, Ida Tin et lancée en 2013. Son objectif est d’aider les femmes à découvrir et suivre les particularités uniques de leur cycle menstruel. Clue se sert d’un algorithme pour analyser une multitude de données liées au corps des femmes. C’est avec toutes les informations renseignées par les utilisatrices (humeur, douleur, activité sexuelle etc.) que l’application parvient s’adapter à chacune d’entre elles. Des informations supplémentaires leur sont d’ailleurs proposées par rapport à leurs renseignements. Ainsi, si une femme indique qu’elle prend la pilule, l’application lui propose de connaître ses effets sur la santé.

Clue dispose également d’une autre fonction : la capacité de se connecter avec d’autres personnes grâce à Clue Connect. Les femmes sont ainsi en mesure de se connecter avec des membres de leur famille, leurs amis ou leurs partenaires. Si un couple désire avoir un enfant, il a la possibilité d’utiliser cette fonction afin d’être informé du moment le plus propice pour avoir une relation sexuelle.

Flo, première application utilisant l’intelligence artificielle

Cette application a été lancée en 2015, par l’entrepreneur Dmitry Gurski. Elle permet à la femme de suivre son cycle menstruel ainsi que sa grossesse. Flo utilise l’intelligence artificielle (IA) pour fournir des prévisions sur les jours de menstruation, d’ovulation et de fertilité. Selon ses concepteurs, cette IA améliore l’exactitude des prévisions de 54,2% par rapport aux autres applications. Même les femmes ayant un cycle irrégulier seraient en mesure de l’utiliser. Elle se sert également d’algorithmes pour générer des conseils personnalisés et des rapports d’analyse. Ces derniers aident d’ailleurs les utilisatrices à découvrir les particularités des cycles menstruels, mais aussi les relations entre les règles et le mode de vie. 

Par ailleurs, avec Flo, il est possible de mentionner les voyages, le stress, les maladies ou les blessures ainsi que la consommation d’alcool. Ce sont des facteurs susceptibles d’agir sur le cycle menstruel et Flo est la seule application à permettre d’entrer ce genre d’informations.  

Glow, une application concentrée sur la fertilité

Glow est une application créée par l’entreprise HVF (Hard, Valuable and Fun) de Max Levchin (co-créateur de PayPal). Elle a été lancée en 2013. Son but est d’aider les femmes à concevoir un enfant en les avertissant du moment le plus propice. Elle les renseigne ainsi sur leur fertilité et les guide pour améliorer leur santé reproductive. Pour cela, elle se sert de données scientifiques comme le cycle menstruel, la température corporelle ou encore la consistance de la glaire cervicale. Elle aide également les personnes ayant subi des traitements de fertilité comme la fécondation in vitro ou l’insémination intra utérine.

Le plus de l’application est qu’elle s’adresse aussi aux hommes non réglés. Dès la création du compte, elle propose une case “Male users”. Ces derniers sont ainsi en mesure d’obtenir des informations sur sa santé, notamment sa fertilité, et pas seulement sur celle de sa compagne.

Qu’en est-il des données et de la vie privée ?

Ces applications dédiées aux cycles menstruels sont très utiles pour les femmes mais elles collectent un vaste ensemble de données. Plusieurs informations sont en effet communiquées par les utilisatrices (humeur, forme physique et mentale, poids, taille, date de naissance, rapports sexuels, efforts physiques, nature des pertes…). Ce sont des informations sensibles susceptibles de se retrouver dans les fichiers d’une entreprise commerciale. Du coup, l’utilisation des données par les boîtes soulève des questions. La start-up Clue affirme qu’elle ne vend pas des données mais des profils (certains aspects de la personne comme ses intérêts, son comportement etc.). Mais, même ces derniers peuvent potentiellement permettre du ciblage publicitaire.

Ces publicités ciblées sont à même de causer des problèmes. Le New York Times a ainsi rapporté le cas d’une femme en 2016, qui utilisait une application de suivi de grossesse. Lorsqu’elle a fait une fausse couche, elle l’a signalée à son application mais sept mois plus tard, elle a reçu une boîte de lait maternisé avec une note : “Nous le faisons peut-être tous différemment, mais la joie d’être parents est quelque chose que nous partageons tous.”  Elle n’a pas compris pourquoi des personnes à qui elle n’avait jamais parlé de sa grossesse, lui avait envoyé ça. D’autant plus qu’il s’agissait d’une entreprise dont elle n’avait jamais entendu parler. En réalité, l’application a partagé ses informations avec des groupes de marketing ciblant de nouvelles mères. Et si elle a reçu du lait maternisé, c’est parce que ces groupes n’étaient pas au courant de sa fausse couche étant donné qu’ils n’avaient pas reçu l’information de la part de l’application.

Par ailleurs, ces applications ne sont pas à l’abri des piratages. Ainsi, en 2016, une faille de sécurité a été repérée par une association de consommateurs. Cette faille leur a permis d’accéder à des informations très privée telles que le nombre de fois où une femme a eu de rapports sexuels, où le nombre de fois où elle a avorté. En juillet dernier, l’Electronic Frontier Foundation, une association américaine de défense des libertés numériques, a également alerté sur les failles dans la protection des données récupérées par ces applications. Ironie de l’histoire, ces dernières permettent rarement à leurs utilisatrices de récupérer leurs propres données sous forme d’un fichier CSV.