Netflix attaqué en diffamation pour sa description d’une technique d’interrogatoire controversée

politique

Par Felix Gouty le

La société Reid, enseignant une technique d’interrogatoire datant des années 1950, attaque Netflix et sa série « Dans leur regard » pour un morceau de dialogue.

Crédits : Netflix.

Des années après l’ouverture de l’affaire du « Central Park Five », un groupe de garçons afro-américains accusés à tort de l’agression et du viol d’une femme dans le parc new-yorkais, le partenaire de l’assistant du procureur s’adresse à l’un des enquêteurs de l’époque. « Vous les avez contraint à faire des déclarations après 42 heures d’interrogatoire, sans nourriture, sans possibilité d’aller aux toilettes et en l’absence de leurs parents, commence le premier personnage. La technique Reid a été rejetée à l’unanimité. Voilà la vérité. » Le second lui répond : « Je ne sais pas ce qu’est cette satané technique Reid. D’accord ? Je sais ce qu’on m’a enseigné. Je sais ce qu’on m’a demandé de faire et je l’ai fait. ». Ce morceau de dialogue dans l’épisode final de la mini-série Netflix When They See Us (Dans leur regard, en français) fait aujourd’hui l’objet d’un procès pour diffamation, rapporte Variety. Sortie le 31 mai 2019, cette dernière raconte la véritable histoire du Central Park Five, du début de l’affaire en 1989 à sa conclusion en 2002, lorsque le véritable coupable a été identifié et arrêté.

En quoi consiste la technique Reid ?

Développée dans les années 1950, la technique Reid est un ensemble de pratiques d’interrogatoire visant, au moyen de méthodes de coercition, à produire des aveux d’un suspect. L’idée est de pousser l’individu interrogé dans ses derniers retranchements psychologiques et physiologiques jusqu’à ce qu’il considère des aveux comme la seule porte de sortie. Pour cela, elle s’appuie principalement sur ces neuf étapes :

  • En premier lieu, celui qui mène l’interrogatoire confronte le suspect à des preuves possibles de sa culpabilité, même fictives. Il le traite directement comme coupable et réclame de connaître ses motivations.
  • En minimisant sa culpabilité ou en le poussant à faire porter le chapeau à quelqu’un d’autre, l’interrogateur tente d’amener l’interrogé à accepter les faits.
  • Parallèlement, le premier décourage le second de nier sa culpabilité.
  • Si le suspect lui oppose des objections, l’interrogateur tâche de les retourner contre lui en les traitant comme d’admissions de culpabilité de sa part.
  • Si le premier cherche une aide extérieur ou refuse de parler, le second se met alors à jouer les complices pour susciter sa réceptivité à l’interrogatoire.
  • Alors totalement isolé depuis plusieurs heures et lessivé d’un tel traitement, le suspect risque de se résigner et se rend vulnérable. Le meneur de l’interrogatoire lui réclame alors les motifs de son acte, parfois jusqu’à ce que son interlocuteur craque et pleure.
  • Pour le soulager, l’interrogateur lui offre un choix moral : avouer être coupable selon un mobile socialement acceptable ou bien moralement inconcevable. Le suspect n’a aucun autre choix possible pouvant infirmer sa culpabilité éventuelle.
  • La personne visée est amenée à décrire ce qu’il a soi-disant commis, entamant le processus de confession.
  • Enfin, il incombe à l’interrogateur d’obtenir des aveux écrits complets.

La société qui a pour but de former des membres des forces de l’ordre ou d’entreprises de sécurité privées, John E. Reid & Associates, Inc., accuse la plate-forme de SVOD et la réalisatrice de la série visée, Ava DuVernay, d’avoir mal dépeint sa technique et réfute son « rejet à l’unanimité ». En effet, si The Marshall Project révélait en 2017 que l’une des plus importantes agences de consulting l’avait officiellement retiré de son catalogue, la technique reste encore utilisée à l’heure actuelle. La société Reid demande ainsi à ce que la scène soit re-travaillée afin de retirer la référence à sa technique éponyme ou à ce que Netflix supprime la série de sa plate-forme. Connaissant la grande popularité de la série, difficile d’envisager que Netflix s’y plie sans broncher.