Critique

[Critique] Joker : une leçon de cinéma

L'avis du Journal du Geek :
Cinéma

Par Remi Lou le

Attendu au tournant, Joker débarque en salle ce mercredi. Portant des attentes monstrueuses quant au revirement artistique de DC Entertainement mais aussi d’un rôle devenu emblématique après les performances de Jack Nicholson et Heath Ledger au cinéma, Joker veut montrer qu’un film de super-vilain peut s’illustrer d’une façon différente qu’avec un déluge d’effets spéciaux. Retour sur le film phénomène de cette fin d’année.

Après avoir longtemps fait preuve d’inconsistance et tenté de suivre vainement le ton des films Marvel, DC inaugure un genre résolument plus mature et prometteur avec Joker. Porté par l’un des meilleurs de sa génération en la personne de Joaquin Phoenix, le personnage emblématique de DC Comics s’offre enfin un film dédié dans lequel il pourra exprimer toute sa subtilité. Autant vous le dire tout de suite : le pari est réussi. Joker raconte l’histoire d’un basculement, celui d’Arthur Fleck, un homme perdu et méprisé par la société qui va peu à peu se transformer en celui qu’on connaît comme l’ennemi juré de l’homme chauve-souris. Dans un Gotham City façon New York des années 1980, on y suit ce personnage cantonné à des petits boulots dégradants, clown parmi les clowns nourrissant le rêve de devenir humoriste, en marge avec la réalité, et étranglé par le carcan d’un rire maladif dont il ne peut se défaire.

Arthur Fleck n’est qu’un homme parmi les autres essayant tant bien que mal de s’en sortir au milieu d’une société capitaliste dure où s’inflige à la fois la violence des classes aisées envers les pauvres que des « laissés-pour-compte » entre eux, des oubliés de la nation chez qui le chacun pour-soi prime. Ceux qui réussissent d’un côté, comme Thomas Wayne, figure éminente de la ville en lice pour la mairie (et père d’un jeune Bruce), ou encore Murray, présentateur d’un late show incarné par un Robert de Niro en pleine forme, et la plèbe de l’autre, plongée dans la nuit sans fin d’une ville-poubelle infestée de rats.

Joker trouve en cela une résonance non seulement avec les années 1980 aux États-Unis, où le rêve américain prenait définitivement fin après un second choc pétrolier qui plongeait le pays dans une crise profonde, mais aussi avec des événements plus contemporains. La montée du populisme partout autour du globe ou encore le récent mouvement des Gilets Jaunes en France sont parfaitement représentés par Joker, qui dépeint dans sa narration une crise de la confiance se manifestant par un discours anti-élite radical chez certains. C’est ainsi que, malgré lui, le Joker deviendra le symbole de ce mouvement où l’anarchie devient le seul modèle viable à une colère qui a trop duré. Une histoire résolument punk où le « no future » s’incarne en la personne d’Arthur Fleck, devenu le symbole anarchiste d’un Gotham City en proie aux flammes.

Ça fait beaucoup pour un « simple » film de super-héros. Si c’est ce que vous cherchez, Joker n’est pas fait pour vous, ce n’est tout simplement pas un film de super-héros, ni même de super-vilain, et il dépasse même les limites du genre posées par Christopher Nolan avec sa trilogie du Dark Knight. Avant tout car Arthur Fleck n’a pas de pouvoir, mais surtout car Joker va puiser davantage du côté du cinéma de Scorsese, à l’esthétique noire, un brin crade et au réalisme assumé, loin du côté aseptisé des films Marvel et de ce qu’on a pu voir par le passé chez DC. Qui sait où Todd Philips, le réalisateur, est parti chercher son inspiration, mais les doutes sur ses capacités à produire un chef-d’oeuvre après avoir porté la trilogie Very Bad Trip se sont définitivement envolés.

Ici, pas d’effets spéciaux, pas de scènes d’action interminables, pas de musique tonitruante sans justification. On retrouve seulement ce sentiment de solitude avec Joaquin Phoenix qui incarne à la perfection ce personnage en marge de la société, toujours en décalage avec le monde, un pas à côté des normes. Le jeu de l’acteur illustre à la perfection cette caractéristique marquante d’Arthur Fleck, et provoque chez le spectateur ce sentiment d’étrangeté, entre dégoût et fascination. Que ce soit au niveau de ses expressions faciales, sa façon de danser, jusqu’à la raideur de ses mouvements, on retrouve ce point de vue bilatéral, entre empathie et écœurement envers le personnage d’Arthur Fleck.

Mais si Joker a plusieurs niveaux de lecture aussi intéressants les uns que les autres, le long métrage serait bien fade sans son interprète principal. Joaquin Phoenix livre ici l’une de ses meilleures performances, si ce n’est la meilleure. Sa capacité à passer d’un rire glaçant aux larmes en quelques secondes tout en nous laissant lire le désespoir dans ses yeux laisse le spectateur béat, fasciné devant tant de maîtrise. Nul doute que l’acteur vient de décrocher son ticket d’entrée vers les Oscars, en offrant une nouvelle version du Joker parmi les plus convaincantes jamais vu au cinéma.

Sans jamais tomber dans la facilité de la maladie mentale ou dans l’exagération, Joker dépeint une critique juste et acerbe de la violence symbolique de la finance et des médias, et la réplique ultra-violente de celui qui se croyait invisible, entraînant dans son sillage une société toute entière. Un film qui se veut réaliste sans jamais prendre à parti le spectateur, le laissant simplement témoin de la naissance d’un mal profond tapi dans l’ombre et nourri depuis longtemps par une société malade. N’en déplaise aux sceptiques qui estiment que Joker légitime la violence, le film en est plutôt le spectacle. Voilà comme celui qui voulait simplement « mettre un sourire sur le visage » des gens finit par exploser, abusé par la folie du monde. Voilà pourquoi Joker est un grand film.

Notre avis

Une esthétique façon Taxi Driver, une violence sans fioritures digne d’Orange Mécanique, et la folie languissante d’un personnage fascinant à mi-chemin entre Shining ou Fight Club. Mais après tout, à quoi bon comparer tant Joker s’inscrit déjà parmi les plus grands, et façonne son propre modèle. Une leçon de cinéma par DC, qui prouve que les films geek bercé par les comics n’en sont pas moins d’excellentes fondations à une histoire percutante et si juste, porté par un Joaquin Phoenix colossal et sans compris. Si il ne fallait voir qu’un film en 2019, ce serait celui-ci. Grandiose.

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