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Éco-anxiété : quand le réchauffement climatique nous angoisse

politique

Par Felix Gouty le

Les COP, dont la 25e édition se tient actuellement à Madrid, ont pour mission d’inciter les pays du monde à lutter contre le réchauffement climatique. Mais les actions décidées ces dernières années semblent bien trop limitées face à l’ampleur du défi à relever. Cette tension grandissante n’affecte pas que le monde politique mais aussi les individus. Certains en souffrent même : on parle alors d’éco-anxiété.

Quand le stress ou l'angoisse nous noie.
Crédits : Nikko Macaspac / Unsplash.

Les glaciers fondent au Groenland. La concentration de gaz à effet de serre atteint des records. Les canicules inquiètent. Sans oublier, l’Amazonie en proie aux flammes il y a quelques mois. La situation climatique actuelle est anxiogène. Le terme n’est pas anodin. Comme pour les sujets de sécurité nationale et de terrorisme, celui du réchauffement climatique, dans son aspect parfois catastrophique, peut être générateur d’angoisse. Depuis quelques années, certains psychologues et médecins lui ont même donné un nom : éco-anxiété.

Sensibilité, source de stress ou véritable pathologie psychique ?

« L’éco-anxiété, c’est une forme de détresse psychique par rapport à la dégradation de l’environnement », nous explique Charline Schmerber, praticienne en psychothérapie pour qui l’éco-anxiété est un cheval de bataille. L’éco-anxiété rassemble un panel d’émotions, qui vont de la peur, à la tristesse en passant par la colère et un sentiment d’indignation. « Il y a autant d’éco-anxiétés différentes que de personnes anxieuses », confie Alice Desbiolles, médecin spécialisée en santé environnementale, au Journal du Geek. Cette dernière associe l’éco-anxiété à une forme de sensibilité, de nostalgie ou de mélancolie que peuvent ressentir certaines personnes face au changement climatique. Ce changement détruit un monde qu’elles pensaient connaître et qu’elles ne reconnaîtront (ou ne reconnaissent déjà) plus. En cela, l’éco-anxiété peut s’apparenter à la solastalgie qu’avait défini le philosophe australien, Glenn Albretch, dans les années 2000 : une détresse psychique déclenchée par la destruction de l’environnement local d’une personne. Les moyens modernes de diffusion de l’information ont transformé la situation mondiale en un sujet local, qui se rappelle constamment à nous. Une personne a beau habiter la France, elle peut donc être profondément affectée par la décomposition de la grande barrière de corail, dans l’océan Pacifique.

Des singes en panique en plein feu de forêt.

Pour Charline Schmerber, « c’est une forme de stress pré-traumatique ». Contrairement aux populations impactées directement par des ouragans ou des inondations qui peuvent souffrir de troubles de stress post-traumatique, les éco-anxieux souffrent d’un stress de l’anticipation. Leur angoisse se concentre non pas sur une situation vécue mais sur la situation à venir, sur ces points de non-retour climatiques que la Terre atteint les uns après les autres. « C’est un éveil de la conscience », ajoute la psychothérapeute. Ce n’est cependant que quand cette angoisse consciente tourne à l’obsession ou à la paralysie qu’elle peut être considérée comme véritablement pathologique. « Si certaines personnes sont débordées par le stress et qu’il y a un retentissement sur leur vie quotidienne, là, on peut déboucher sur des pathologies comme la dépression », précise Alice Desbiolles. En 2017, la Société américaine de psychologie reconnaissait l’existence d’une « peur chronique d’un environnement condamné ». Néanmoins, aucune occurrence ne figure aujourd’hui dans le DSM5 (ou Manuel diagnostique et statistique des troubles mentaux), ouvrage de référence en psychiatrie, concernant l’éco-anxiété. Une partie des psychiatres estiment d’ailleurs que le terme d’éco-anxieté et la notion qui lui est attachée n’ont aucune pertinence ni réalité.

Des citoyens inquiets mais qui n’en font pas toujours état

Un récent sondage du Huffington Post et de YouGov estime que 6 Français sur 10 craigent un effondrement de la société. 36% d’entre eux jugent le réchauffement climatique comme coupable. En 2018, l’IFOP attestait que, pour 85% des Français, le climat était une source d’inquiétude. Parmi les inquiets, 93% avaient entre 18 et 24 ans. « Dans ma profession, je constate que ça touche principalement les jeunes actifs », confie la psychothérapeute. Pour se faire une idée de votre avis sur la question, nous avons récemment publié un questionnaire sur notre page Facebook et sur Twitter. Vos retours soulèvent des points intéressants (même si précisons-le, ce questionnaire n’a aucune valeur statistique puisqu’il n’est pas réalisé sur un échantillon représentatif de la population). Sur Facebook, 80% des trois milles répondants se disent inquiets du réchauffement climatique. Sur le compte Twitter du Journal du Geek, 84% des 650 répondants ont également partagé leur préoccupation. Mais le plus intéressant est peut-être de découvrir que près de la moitié d’entre eux indiquent qu’ils parlent rarement de ces inquiétudes à leur entourage. Selon les observations de Charline Schmerber, le sujet peut effectivement devenir tabou lorsque « l’entourage de la personne est dans le déni » ou lorsque la personne a « peur de jouer les Cassandre, de passer pour la porteuse de mauvaises nouvelles ».

Certaines personnes ont l’occasion d’en parler au quotidien, au delà même de leur cercle de proches. « Je suis prof de SVT, donc oui, j’en parle, cela fait partie de mes missions d’enseignement, nous confie, par exemple, Sayeeda. Mon côté défaitiste et pessimiste sur la question, je l’exprime seulement dans des cercles privés », nuance-t-elle. « Comme chez moi, j’essaie aussi de sensibiliser mes collègues de bureau à l’économie du papier, au tri sélectif et à l’économie d’énergie », nous affirme Gwladys, gendarme. Parmi les témoignages que nous avons reçu, certains se disent « blasés » par la situation, voire « déçus » par l’inaction, notamment, des gouvernements de la planète. Nolwenn, éducatrice de jeunes enfants, se dit surtout « angoissée que si peu de choses bougent » pour lutter contre le réchauffement climatique et la perte de la biodiversité. « Sur le long-terme, je sais que ça ne signifiera pas forcément la disparition de la vie, estime Camille, journaliste et dessinatrice, mais la situation à court-terme pour l’homme m’angoisse un peu plus. Je me demande de quoi après-après-demain sera fait. » Certaines personnes craignent aussi pour la « génération suivante, celle de nos enfants ». Et nous confient se demander parfois si en avoir est une bonne idée, au regard de leurs perspectives d’avenir. « Les jeunes d’aujourd’hui portent la responsabilité d’un monde qu’ils n’ont pas choisi », remarque Charline Schmerber. Cette dernière nous indique que, face à un avenir si problématique, quelques-uns de ses patients, âgés de 15-16 ans, peinent d’ailleurs à choisir leurs études.

Agir et en parler pour mieux combattre l’angoisse

Pour lutter contre cette anxiété constante, la première chose est d’en parler à quelqu’un ou autour de soi. « Nommer un problème, c’est déjà admettre qu’il y en a un », rappelle la psychothérapeute. « Il faut aussi s’entourer de personnes avec la même sensibilité pour voir qu’on n’est pas seul », ajoute Alice Desbiolles, médecin spécialisée sur les questions de santé environnementale.

Les déchets sur la plage ne sont pas très écologiques.

Ensuite, le plus important est de « se remettre en mouvement et de sortir du cercle vicieux de l’angoisse. » Pour cela, il faut essayer d’agir, d’une façon ou d’une autre, et « d’être le plus éco-vertueux possible, sans s’empêcher de vivre comme on l’entend. Le tout est d’être en cohérence avec soi-même. » Dans la plupart des témoignages recueillis par le Journal du Geek, nombreux sont ceux à  réaliser de petites actions du quotidien. Sayeeda, professeure de SVT, nous confie qu’elle fait le tri sélectif des déchets, privilégie davantage les produits biologiques provenant de commerces de proximité et de l’artisanat et qu’elle choisit de prendre les transports en commun ou se déplacer en vélo plutôt qu’en voiture. « Je pense que nos actions individuelles au quotidien comptent, en particulier le fait de réduire notre consommation de viande puisque l’élevage intensif fait partie des principaux émetteurs de gaz à effet de serre », déclare, quant à elle, Nastasia, journaliste. Sans remettre en question l’importance de ces actions individuelles, Alice Desbiolles rappelle enfin l’importance d’« apprendre à lâcher prise et ne pas porter la responsabilité sur ses seules épaules. »