Critique

[Critique] Crawl : la bonne surprise d’un film qui s’assume

L'avis du Journal du Geek :
Cinéma

Par Antoine le

Il y a des films que l’on va voir le sourire au lèvres et en trépignant d’impatience, et dont on ressort incroyablement déçu. Fort heureusement, l’opposé existe aussi : il arrive d’entrer dans une salle de cinéma sans enthousiasme débordant, et d’en ressortir bien plus diverti que prévu. C’est dans cette seconde catégorie que se classe Crawl, le dernier film d’Alexandre Aja produit par Sam Raimi.

C’est encore plus impressionnant vu du dessous.

Sur le papier, Crawl faisait partie de ces films un peu inquiétants. On sentait venir à dix kilomètres une recette réchauffée pour la ènième fois. Catastrophe naturelle, jeune héroïne téméraire, et grosses bestioles assoiffées de sang : à la vue de la bande-annonce, on pouvait redouter un empilement de scènes gore et de jump-scares dénué d’intérêt. Mais heureusement, les bonnes surprises existent : Alexandre Aja nous livre un film loin d’être vide et inintéressant. L’intrigue se déroule en Floride, en pleine saison des ouragans. La population locale est habituée à ces phénomènes météorologiques extrêmes, plus fréquents dans la région que dans n’importe quelle autre. Mais cet ouragan de force 5 s’annonce particulièrement dévastateur, et les autorités se voient contraintes de condamner la zone sinistrée en attendant une accalmie.

Un scénario simpliste, assumé sans forcer

Sauf que Haley (Kaya Scodelario), nageuse de compétition (en… crawl, évidemment), est sans nouvelles de son père depuis un certain temps déjà. Ce dernier résidant dans la zone touchée par l’ouragan, le pire est à envisager… La jeune fille décide donc d’ignorer les barrages routiers et de braver la tempête. Alors que cette dernière redouble d’intensité, elle trouvera son géniteur inconscient dans la cave de leur ancienne maison… où ont élu domicile d’énormes alligators, libérés par les inondations.

La quasi-intégralité du film se déroule dans ce sous-sol inondé : cela installe une impression de claustrophobie latente qui durera tout le film. Coincée dans cette cave avec son père et des reptiles géants tout sauf avenants, Haley va devoir redoubler de bravoure et d’ingéniosité pour s’extraire de ce véritable tombeau qui se remplit à vue d’œil, au gré des précipitations diluviennes. C’est là toute l’essence du scénario : une trame narrative effectivement maigre, qui laissait présager du pire. Mais Aja réalise une pirouette bienvenue en faisant de cette faiblesse apparente une force, partant d’un constat valable pour un certain nombre de films de ce genre. Beaucoup sont tombés dans le même écueil, à savoir forcer de façon flagrante pour tenter de donner un peu plus d’âme à un scénario vraiment pas transcendant. Le réalisateur, lui, a pris le parti inverse : il assume jusqu’au bout d’en faire un film “spectacle”, plutôt que d’essayer de le travestir en film d’auteur de seconde zone au moyen de différents artifices.

Des effets spéciaux de top niveau

Pas question, donc, d’intégrer des morceaux de psychodrame très cheesy. A la place, on sent que l’équipe du film a cherché à cerner les ingrédients qui font que ce genre de film peut fonctionner, et s’est focalisée dessus. Honnêtement,  le parti-pris fonctionne : cette partie-là du travail a été très bien faite.

Vous piquerez bien une tête ?

Commençons par le commencement : cette histoire n’aurait pas eu lieu sans le terrible ouragan qui s’abat sur la péninsule floridienne, et il fallait donc en retranscrire la puissance de façon très efficace. Le pari est plus que réussi : nous avons été bluffés par la qualité de la reconstitution de l’ouragan. On ne peut pas s’empêcher de ressentir une certaine appréhension à l’idée de voir une petite voiture aller au devant d’un tel monstre météorologique. Les pluies diluviennes, les vents d’une violence inouïe, les eaux troubles qui inondent toute la zone et charrient des tonnes de débris : on s’y croirait, et Crawl fait partie de ces films où l’on est ravi d’être bien au chaud dans son siège. Dans chaque scène, on sent les personnages à la merci d’une météo déchaînée plus vraie que nature, particulièrement dans les scènes en extérieur. On salue donc l’énorme travail de l’équipe à ce niveau là, dans la mesure où les effets météorologiques et aquatiques demandent un soin extrême pour être crédibles.

Si le Guiness avait un record des idées stupides…

Le constat vaut aussi pour les autres stars du film, à savoir les reptiles. Avec la montée des eaux, ils représentent la principale source de tension du récit et on apprécie tout particulièrement qu’ils soient amenés de façon vraiment judicieuse. Ces énormes bêtes qui ne demandent qu’à se remplir la panse et coupent toute sortie vont forcer les deux protagonistes (Haley et son père en sale état) à redoubler de bravoure et d’ingéniosité pour sortir d’affaire. Dans cette cave à moitié inondée, ils sont parfaitement dans leur élément et cela participe à faire de ce sous-sol un lieu excessivement anxiogène. La CGI et la mise en scène font clairement honneur à ces monstres : on sent presque l’haleine putride qui se dégage de leur gueule. A l’exception d’une scène qui fait légèrement tache à ce niveau, on sent un vrai travail de recherche sur l’anatomie et le comportement de ces gros tas de muscles. La modélisation autant que l’animation sont vraiment convaincantes, d’un niveau comparable à celui vu récemment dans le Roi Lion.

Des acteurs convaincants dans un exercice difficile

Kaya Scodelario s’en sort bien, dans le genre de rôle qui peut vite tourner au ridicule.

Au niveau du jeu d’acteur, ce genre de film représente un exercice très difficile. Le scénario étant relativement rudimentaire, tout repose sur leur capacité à tenir la distance pendant plus d’une heure et demi sans tomber dans la surenchère, et en conservant un minimum de nuance sous peine de friser le ridicule. D’autant plus que Crawl ne comporte que très peu de protagonistes.

Et pourtant, Kaya Scodelario s’en sort la tête haute. Alexandre Aja a eu l’intelligence de ne pas épargner ses acteurs principaux, ce qui leur fait encore gagner en consistance. Les moments de panique et les pics d’adrénaline sont interprétés avec beaucoup de justesse. Même les moments d’interaction entre les humains et les superprédateurs virtuels sont bien réalisés, ce qui est loin d’être évident et peut vraiment mettre à mal toute la crédibilité d’un film quand ils sont mal exécutés.

La mise en scène, le vrai point fort du film….

Mais il faut plus que des alligators très bien réalisés et des acteurs convaincants pour divertir pendant deux heures, quand l’ensemble du scénario tient en une phrase. La vraie force de Crawl, c’est sa mise en scène. Ce titre comporte déjà un jeu de mot évocateur : si on pense immédiatement à la nage, to crawl signifie également “ramper” en anglais.

Tension et oppression, les deux ingrédients principaux de Crawl.

Ce qui prend tout son sens très vite, dès l’arrivée dans la fameuse cave. Aja parvient à créer une ambiance réellement oppressante, à déconseiller aux plus claustrophobes sous peine de risque d’asphyxie. Dans cet environnement difficile à filmer, une vraie maîtrise de la lumière lui permet d’entretenir une tension quasi permanente, avec une question omniprésente : “Où est la bête en ce moment ?” Le tout est bien rythmé, et on se surprend parfois à serrer les dents un peu plus que l’on voudrait bien l’admettre.

…Malgré quelques coquilles vraiment dérangeantes

Crawl n’est pourtant pas le thriller parfait, loin s’en faut. La faute à plusieurs événements qui viennent faire légèrement retomber le soufflé. On pense à Haley, qui ne montre aucun signe d’hémorragie après s’être fait allègrement mâchouiller par un monstre dont la morsure ne pardonne pas.

Surprise.

Mais même en passant sur ce détail, la palme de l’absurde revient tout de même à Haley : toute nageuse exceptionnelle qu’elle soit, on doute fortement que quiconque serait assez stupide pour oser faire trempette dans ces conditions. Cela donne lieu à une scène malheureusement un peu ridicule, la seule vraiment à côté de la plaque dans tout le film. La conclusion est dans la continuité du reste du film : pas de chichis, pas de scène de liesse kitsch à souhait, Aja reste sobre et conclut de façon efficace.

Notre avis

Alexandre Aja a pris le parti de réaliser un thriller brut de décoffrage et sans concession. Il en résulte un film direct et efficace, dont se dégage une vraie humilité. La majorité des écueils qui auraient pu faire de Crawl une infâme soupe au gore et au jump-scare sont évités, notamment grâce au jeu d'acteur convaincant de Barry Pepper et (surtout) Kaya Scodelario. Un film basé sur des reptiles tueurs ne sera jamais un chef-d'oeuvre d'écriture, chacun l'a bien compris et ce constat est assumé avec intelligence pour en faire un film qui ne cherche pas à être ce qu'il n'est pas ou à en faire trop.
Archétype du film habituellement vilipendé par les critiques, Crawl s'en sort pourtant bien mieux que prévu. Il parvient à divertir sans tricher pendant une heure et demi de stress honnête, là où il aurait été facile d'en faire une coquille vide déjà vue mille fois.

L'avis du Journal du Geek :