Critique

[Critique] Midsommar : La descente aux enfers la plus féérique de l’été

L'avis du Journal du Geek :
Cinéma

Par Antoine le

Au milieu d’un été fourni en sorties très attendues, le dernier film d’Ari Aster fait figure d’alien. Pas vraiment un film d’horreur au sens premier du terme, mais plusieurs crans au dessus de ce que l’on qualifie habituellement de drame, Midsommar est un de ces films difficiles à décrire à qui ne l’a pas vu. Plongée dans un film résolument troublant, aussi glauque que savoureux.

Le film raconte les aventures de Dani. La jeune femme souffre de problèmes d’angoisse depuis le violent trauma causé par la mort de ses parents, intoxiqués au monoxyde de carbone par sa petite sœur qui s’est ensuite ôtée la vie – rien que ça. Elle n’a qu’un seul pilier dans sa vie : Christian, son petit ami. Mais lui, de son côté, est moins convaincu. Il supporte de moins en moins les sautes d’humeur de sa compagne, et finit par se résigner à la quitter sous la pression de son cercle d’amis intimes, notamment Mark le boute-en-train.

Florence Pugh est convaincante tout au long du film, dans un rôle qui lui en aura fait voir de toutes les couleurs.

Parmi ces amis se trouve Pelle (prononcer « pèllé »), originaire d’une communauté reculée de l’arrière-pays suédois. Lorsqu’il propose à la bande de l’accompagner pour les célébrations traditionnelles du Midsommar, l’équinoxe d’été, tous acceptent, convaincus d’embarquer pour un voyage pittoresque au bout du monde. Josh, le dernier membre du groupe, est particulièrement enthousiasmé à cette idée et projette de rédiger son mémoire d’anthropologie sur le sujet. Mais un événement va légèrement bouleverser leurs plans : incapable d’admettre qu’il comptait partir sans elle, Chris se voit contraint d’emmener Dani avec eux… Mais aucun d’entre eux n’a la moindre idée de ce dans quoi il s’embarque.

Leur arrivée en territoire nordique se fait pourtant sous les meilleurs auspices : entre les locaux chaleureux à souhait, le décor de rêve et l’ambiance festive agrémentée de quelques champignons hallucinogènes, cela ressemble à s’y méprendre à un Spring Break version hippie.

La troupe au complet, qui profite des joies du Midsommar en toute insouciance.

La bonne humeur se prolonge à l’arrivée au village : les locaux, avec leurs rites et vêtements traditionnels, semblent plongés dans un état de béatitude irréversible. Le petit groupe va progressivement se mêler aux villageois et s’imprégner de leurs coutumes et de leur bonne-humeur contagieuse.

L’Enfer, c’est les autres

Mais du point de vue du spectateur, quelque chose cloche. On sent là un vrai travail d’Ari Aster pour le mettre mal à l’aise sans raison apparente au premier abord, sur la base de petits détails anodins. On en finit presque paranoïaque, à douter du moindre signe de la bienveillance dont font preuve tous les locaux. Évidemment, l’incompréhension des traditions qui sous-tendent ces célébrations y est pour beaucoup, mais pas seulement : quelque chose se trame, c’est évident pour le spectateur. Mais pas encore pour les personnages, qui continuent à se renseigner sur la culture des locaux et à participer aux différentes activités. Seule Dani semble toujours nourrir des arrières-pensées, cogite sur sa relation avec Chris, et semble un peu perdue.

Le Midsommar : plus qu’une célébration, un univers parallèle.

Cette partie, relativement contemplative, permet d’apprécier certains paysages magnifiques comme seul l’été suédois peut en produire. La réalisation rend d’ailleurs un bel hommage à cet endroit reculé, petite enclave hors du temps à mille lieues de nos considérations occidentales. Certains plans sont tout simplement sublimes. Mais l’ambiance radieuse et détendue changera radicalement lorsque le groupe sera convié à la première cérémonie des célébrations, censée marquer le renouveau dans le cycle de la vie.

Difficile de décrire l’impression véhiculée par cette scène sans la spoiler en entier. Nous nous contenterons de dire que le travail de réalisation sur ce passage charnière retranscrit parfaitement une dualité qui est à la base du film. Le choc ressenti par les protagonistes contraste violemment avec le relâchement et la béatitude des locaux face à une scène particulièrement choquante, qui vient cueillir les spectateurs à l’improviste comme un uppercut au menton. L’impression diffuse de malaise qui était présente en filigrane depuis l’atterrissage en Suède ne fait pas que se confirmer, elle éclot comme une fleur au printemps.

Certains plans sont brillamment composés.

A partir de là, le film révèle sa vraie nature. D’abord hébété, le petit groupe va passer par tout un tas d’émotions encore accentuées par la réaction des locaux. Tout s’emballe : la féérie se transforme en angoisse, la tradition en menace, et le joyeux folklore revêt soudain une authenticité terrifiante. Petit à petit, la cohésion du groupe s’effrite à mesure que la logique et la raison s’envolent, et chacun fera les frais, à sa manière, des rituels du Midsommar….

Un film délicieusement éprouvant

Impossible de donner plus de détail sans spoiler les meilleurs passages de cette descentes aux enfers féérique. Ceux qui iront voir le film comprendront cette formule : Ari Aster parvient à installer un sentiment permanent d’oppression qui tranche catégoriquement avec les prairies verdoyantes et la bonne humeur des hôtes. On sent en permanence que quelque chose ne tourne pas rond, mais sans arriver à mettre le doigt dessus, à tel point qu’on se sent presque coupable de douter de familles si hospitalières et souriantes.

L’intelligence du réalisateur a été de ne placer personne dans la posture du gentil ou du méchant. Dans Midsommar, on a en permanence l’impression que les personnages sont prisonniers à bord d’un train en marche, lancé tout droit vers une fatalité bien évidente pour certains et inconcevables pour d’autres, mais que chacun se doit d’accepter. Même le spectateur finit par lâcher prise et par accepter tout ce qui se passe devant lui, comme une évidence indiscutable et inaltérable, remisant au second plan le jugement porté sur les individus. Tout le côté mystique et folklorique participe à entretenir cette ambiguïté permanente, ce côté pesant, profondément perturbant qui apparaît dans le moindre détail.

Ce sont d’ailleurs ces détails qui sont la vraie force du film, plus que le jeu des acteurs en soi. Non pas que le casting ne soit pas à la hauteur, loin de là; tous les personnages sont crédibles et leur jeu pertinent, en particulier Florence Pugh qui interprète Dani.

Une scène complètement hallucinante qui laisse le spectateur hébété et accentue l’impression de malaise.

Si les personnages paraissent légèrement insignifiants, c’est pour laisser plus de place à la vraie star du film : l’omniprésence pesante de ce quelque-chose rituel et fantasmatique qui nous dépasse, et sur lequel on ne parvient jamais à mettre le doigt. Il en résulte un ping-pong incessant entre béatitude complète et terreur profonde qui lessive le cerveau de la même façon aux protagonistes et au public. Si, au début du film, Aster laisse tout le loisir au spectateur d’être passif et contemplatif, il parvient à nous intégrer dans l’intrigue avant même que l’on s’en rende compte…un peu comme si on réalisait en cours de route qu’on avait pris l’avion avec les protagonistes.

Le film s’achève comme il s’est déroulé, en concluant dignement une descente dans la folie sur fond de remise en question de notre conception de la vie. Une conclusion particulièrement dérangeante, de celles qui laisse une impression d’aliénation et un goût bizarre dans la bouche pendant plusieurs heures. Nous prenons cela comme le signe d’un film réussi, très original, qui parvient à vous saisir aux tripes sans tricher.

Notre avis

A mille lieues du film d’horreur trash dopé aux jump-scares et au gore gratuit, Ari Aster livre un film profondément dérangeant, perturbant d’efficacité. Il parvient à faire vibrer une corde dont on ignorait l'existence avant d’entrer dans la salle avec sa mise en scène bien amenée, servie par quelques images magnifiques et un rythme étrange qui correspond bien à l’ambiance du film. Midsommar, c’est un conte de fées traumatisant à souhait, un film unique en son genre qui mérite absolument d’être vu.

L'avis du Journal du Geek :