Dossier

Dossier : l’animation ce n’est pas que pour les enfants, l’exemple de blackpills x Bobbypills (Les Kassos)

culture geek

Par Elodie le

Dans le monde des séries télé, les animés pour adultes détonnent. Qu’elles viennent des États-Unis, du Japon ou d’Europe, ces séries animées ne s’embarrassent généralement d’aucun tabou. Plus libres, insolentes, irrévérencieuses, corrosives que leurs versions live, elles sont devenues de véritables phénomènes en quelques années seulement avec des titres comme Rick & Morty, Futurama, BoJack Horseman, Archer, Big Mouth et très prochainement Disenchantement, la nouvelle création de Matt Groening, le papa avec LA série animée culte qui va bientôt souffler ses trente bougies, Les Simpson.

Vermin

Des séries majoritairement made in USA, quand elles n’arrivent pas directement du berceau de la culture manga. Encore peu présente en France, l’animation pour adultes n’en a pas moins déjà ses propres références : les séries Les Lascars et Les Kassos, diffusées respectivement sur Canal + et la chaîne YouTube de la chaîne cryptée, ont fédéré et fédèrent encore une communauté de fans indéfectibles. La nouvelle série Lastman, adaptation libre et originale de la BD éponyme de Balak (depuis le 1er juillet sur Netflix), prend le même chemin. Pour peu que vous en fassiez partie, des noms comme Balak, Alexis Beaumont, El Diablo, Remi Godin, Julien Daubas ou encore Jérémie Périn, Baptiste Gaubert et Jérémie Hoarau ne vous sont certainement pas étrangers. L’animation française pour adultes a déjà ses représentants, elle a désormais un studio, BobbyPills, fondé par David Alric (producteur des Kassos et de Monsieur Flap), avec Balak et Alexis Beaumont à la direction, artistique.

Les Kassos

En y songeant, la rencontre avec blackpills*, plateforme de SVOD en mode format court, est une évidence. L’ADN de l’un, répond aux ambitions de l’autre. En 2016, dans une interview, le producteur des Kassos se désolait qu’en France, l’animation soit encore considérée comme du contenu réservé quasi intégralement aux enfants, les chaines restant encore frileuses à tenter l’aventure des contenus pour adultes. D’après lui, l’avenir de la télévision c’était évidemment le web, avec des acteurs comme Netflix et Amazon. Des plateformes dénuées de publicités et donc affranchie des annonceurs, la liberté de ton en prime. Avec des séries comme Vermin, Peepoodo & The Super Fuck Friends et très prochainement Crisis Jung, on se dit que le pari devait être tenté.

Toutefois, les origines de blackpills x BobbyProd remontent à 2016 avec Les Kassos. À l’époque, Patrick Holzman, co-fondateur de blackpills, alors chez Canal+, repère la série et l’achète pour sa nouvelle plateforme fondée avec Daniel Marhely (cofondateur de Deezer) et Xavier Niel (le boss de Free), également actionnaire de la société (à hauteur de 5 millions d’euros en 2016). Une rencontre dans les studios de Bobby Prod plus tard, Alric et Holzman s’entendent pour créer des contenus originaux exclusifs à Blackpills.

« À l’époque, j’étais enfermé dans un schéma de co-production avec des chaines télé qui ne produisant que pour le web avec des ambitions assez limitées, nous raconte David Alric. Patrick, lui, était chaud et voulait faire de grandes choses, ce qui m’a vraiment motivé ».

Des ambitions et un ADN maison qui faisaient alors écho à la marque de fabrique Bobby Prod : une liberté artistique et une grande liberté de ton. « C’était très important, poursuit le producteur. On faisait déjà du format court, donc le risque à prendre était de voir s’ils nous laissaient vraiment cette liberté de ton en face ».

Peepoodo & The Super Fuck Friends

Arthur Delabays, chargé de l’animation chez blackpills abonde : « C’est là où l’ADN des deux entités a tout de suite matché et convaincu les boss de blackpills de monter quelque chose avec David et son studio. Il y a une même volonté d’aborder des sujets de façon très, très libre. Sur ce point on fait confiance à leur expertise dans l’animation, comme ils pouvaient le faire avec Les Kassos, et on leur demande simplement d’y aller à fond. »

Au regard des trois premières séries proposées cette année, le message est passé 5/5. Chez Bobby, le propos est corrosif et déroutant, mais infusé dans un format parodique réjouissant : de Vermin, cop-show halluciné, à Peepoodo & The Super Fuck Friends, vrai-faux (bien au contraire) programme ludo-éducatif (ici Dora n’explorerait pas les mêmes contrées…), à la série post-apocalyptique Crisis Jung. Et le succès semble au rendez-vous puisque Vermin fait partie du top 3 des séries les plus visionnées sur blackpills, quand Peepoodo & The Super Fuck Friends semble prendre le même chemin.

Là où Netflix se voit accuser d’édulcorer, de remanier, d’arranger, d’uniformiser les contenus qui lui passent sous la main, BobbyPills n’hésite pas à lâcher les chevaux :

« La liberté de ton est vraiment centrale dans notre partenariat avec blackpills, assure David Alric. J’ai travaillé avec beaucoup de partenaires dans le même état d’esprit : “oui, oui, faites ce que vous voulez”, et qui ont freiné bien vite lorsqu’on le faisait vraiment ».

Crisis Jung

Pas de censure, d’autocensure, de sujets tabous ? RAS du côté de Bobby, « C’est cette liberté qui nous garde encore très motivés aujourd’hui. Mes auteurs, qui sont assez expérimentés, et en toute humilité, parmi les meilleurs dans le monde de l’animation européenne, sont très contents aussi d’avoir de telles conditions de travail. On peut vraiment dire ce qu’on veut. »

Et ce n’est pas Arthur Delabays qui viendra le contredire : « C’est une des forces de David et de son studio : il arrive à attirer les meilleurs créateurs ou réalisateurs dans le monde de l’animation, un peu lassés de faire du pré school (du 3-6 ans). On leur dit : « venez traiter d’autres sujets, un peu plus lourds et profonds pour un public plus adulte et lâchez-vous, de la manière la plus fun, trash et marrante possible ! ».

Une liberté notamment permise par le média qui la diffuse. Internet confère encore cette liberté-là en France, dire et montrer des choses qui ne pourraient pas l’être à la télé (ou alors en deuxième partie de soirée, si ce n’est après minuit). De la même manière, l’animation permet de dire et montrer des choses qui ne pourraient pas être tournées en prise réelle ou tout simplement montrées (violence, sang, attributs génitaux, etc.).

Vermin

Comme nous l’a confié David Alric, Lastman et Les Kassos sont des “accidents”, de même que Les Lascars. Ces séries n’auraient jamais vu le jour sans un concours de circonstances. Pour Lastman, « une porte s’est ouverte, un producteur s’est engouffré dedans ». Les Kassos sont arrivés au moment où Canal Plus se lançait sur YouTube. Si les planètes ne s’étaient pas alignées à ce moment-là, Les Kassos n’aurait certainement jamais été le phénomène qu’il est devenu par la suite. « Tout est un peu accidentel au niveau de l’animation pour adultes », concède-t-il encore.

Désormais, rien n’est laissé au hasard. Des collaborateurs au casting des voix pour le doublage des séries maison. Bobbypills aime travailler en famille, ainsi, le studio a conservé une “petite troupe de 5-6 personnes” de la série Les Kassos. “On ne voulait pas des voix que l’on entendait partout, on voulait des comédiens neufs, qui viennent de l’impro, du théâtre, qui ont des voix qui portent et des personnages en eux”, explique David Alric. Guillaume Darnault (Le lapin du métro, le père fouras des Kassos) ou Jeanne Chartier (Docteur Lachatte dans Peepoodo) font ainsi partie de l’aventure blackpills x Bobbypills depuis leur première collaboration.

Pour Peepoodo par exemple, Balak est allé chercher Brigitte Lecordier qu’il connaissait déjà pour avoir prêté sa voix à Nicolai et Elliot (le copain d’ET) dans Les Kassos. David Alric nous confie avoir effectué de tests avec une voix d’adulte de comédien classique, mais ça ne fonctionnait pas. “Et d’un coup, lorsque Brigitte Lecordier (interview à venir) fait la voix du personnage principal ça fonctionne immédiatement”.

En revanche, la participation de la rappeuse Casey à la série Vermin est un pur hasard. “On cherchait la voix de Chemou, explique le fondateur de Bobbypills. On a vu pas mal de comédiennes, même des actrices de cinéma connues, mais Alexis (Beaumont) avait une idée assez précise de ce qu’il voulait et il ne trouvait pas son bonheur. En écoutant Casey, un storyborder nous a dit : tiens, peut-être qu’avec elle ça pourrait le faire. Alexis ne connaissait pas, et lorsqu’on a écouté on s’est dit qu’il y avait un truc. Avec sa tessiture de voix, on était sur d’avoir quelque chose d’original et elle collait parfaitement au personnage. C’est une personne très discrète, elle est venue dans les studios faire les tests, ça lui a plu, et c’était fait. De manière très simple. C’est une grande fierté de l’avoir eu sur Vermin. À l’inverse, Julien Crampon qui joue Mantos, a une voix très « disneyénne ». Il y a vraiment une alchimie qui se met en place entre eux. C’est compliqué de garder cette exigence là lorsqu’on fait du doublage”.

Une exigence démontrée par cette anecdote racontée par David Alric : “Si nos voix sont souvent citées comme de belles réussites, c’est parce qu’on passe énormément de temps en studio avec les comédiens. Pour vous donner un exemple, lorsque l’on est allé aux États-Unis pour le tournage de Vermin, chaque ligne de dialogue avait droit à trois prises, Alexis en a fait faire trente. C’est de cette manière qu’on arrive à ce résultat-là. Si on a intégré un studio en interne, c’est notamment pour être libre par rapport à différents prestataires”.

blackpills est présent aux États-Unis, via son antenne à Los Angeles : “Toutes les séries live sont doublées en anglais avec pour ambition de pénétrer le marché américain et avoir une audience globale, résume Arthur Delabays. Les séries blackpills sont tournées en trois langues, françaises, anglaise et espagnole et sous-titrées en sept langues. L’idée c’est de faire voyager les séries à travers le monde“. Crisis Jung a d’ailleurs été présenté au Festival Fantasia (Québec) en format long, décision du sélectionneur. La série a été très bien accueilli, preuve s’il en est que la demande et l’envie pour de tels programmes ne soit pas circonscrite à un pays ou un public spécifique.

Crisis Jung

Pourvoyeurs de la plupart des séries animées pour adultes produites et vendues à travers le monde, les États-Unis sont un marché prioritaire pour la plateforme : “Les audiences américaines sont plutôt bonnes, je pense qu’ils sont surpris de voir arriver ça d’un autre pays que le leur, avance Delabays. La liberté de ton les étonne également. Aux États-Unis, ils sont plus habitués que nous à l’animation adulte et jeune adulte, mais pas avec ce traitement-là” Et c’est justement cette “patte” qui les différencie. Pour David Alric, “C’est justement sur ce créneau-là qu’on peut se faire une place, un nom du moins. Mais aussi sur le design, l’acting et la façon de faire bouger nos personnages. Cette touche d’humour visuel que l’on ajoute à l’animation de nos personnages nous démarque des Américains et des Japonais. C’est une animation plus extrême que les Américains”.

La rencontre des nouveaux médias et de l’animation pour adultes est finalement assez logique, tout comme celle de blackpills et Bobby Prod : « Aujourd’hui, où est le public jeune adulte ? Sur internet, il ne regarde plus la télé », tranche David Alric. On doit arrêter de se dire : il faut faire de la télé. On s’en fout de la télé ! Aujourd’hui, il faut être sur les plateformes et en OTT (over-the-top), notamment avec des plateformes comme YouTube. Quand on a goûté aux nouveaux médias, il est difficile de revenir en arrière. »

Lastman

Internet permet une immédiateté et une certaine spontanéité que n’offre pas la télé, ou de manière très limitée. « Aujourd’hui, quand tu veux faire de la télé, tu ne sais pas quand et comment ton programme va être diffusé ni s’il ne va pas l’être à minuit, comme ce fut le cas pour Lastman (sur feu France 4, NLDR). À ce moment-là, 80% des personnes ne sont plus devant leur poste et ne réagissent pas sur les réseaux sociaux. »

La rencontre et plus encore le partenariat avec blackpills nourrit les ambitions du studio : « On est au bon endroit au bon moment, les ingrédients sont réunis pour qu’il se passe quelque chose d’assez fort : réussir à peser de façon à faire concurrence à l’animation américaine et japonaise. D’autant qu’on ne ressemble ni vraiment à l’un ni totalement à l’autre, c’est un mix et c’est ce qui fait notre force au niveau artistique. Dans quelques années, je parie qu’on parlera de l’animation européenne ».

Pour l’instant, l’Europe et plus particulièrement la France semble encore frileuse à investir dans ce type de programme. Pourtant, l’animation pour adultes ne peut être réduite à un marché de niche, il suffit de s’attarder sur la longévité des Simpson, la hype autour de BoJack Horseman, voire même l’hystérie suscitée par Rick & Morty ou encore l’engouement provoqué par la web-série Les Kassos et récemment Lastman pour s’en convaincre.

Un certain “snobisme” peut-être, s’aventure Arthur Delabays. Le responsable de l’animation chez blackpills estime également que « les diffuseurs ont longtemps considéré que dessin animé voulaient dire public d’enfants, ce qui n’est plus du tout le cas aujourd’hui ». Rappelons-nous tout de même que les mangas et autres animés proposés par le Club Dorothée dans les années 90 furent, certes diffusés à une très jeune audience, mais conçus pour un public adulte : Ken Le survivant, Lamu, Les Chevaliers du Zodiaque, Muscleman ou encore Très cher frère… où il était question de suicide, de violence psychologique (les sororités, déjà) et d’ambiguïté sexuelle.

Outre une vision limitée du dessin animé, les diffuseurs craignent sans doute plus encore la frilosité des annonceurs. Entre violence, sexe, et langage fleuri, les chaînes ne veulent sans doute pas se risquer à défendre (et vendre) ce type de programme. Des contraintes inexistantes, voire très limitées, sur des plateformes comme blackpills, Netflix, Amazon, OCS et consort, car totalement dépourvues de publicités et donc d’annonceurs. Leur business model reste majoritairement basé sur leur abonnement.

Mais comme le souligne Arthur Delabays, aujourd’hui, même en étant un peu plus détaché des annonceurs et de la publicité, n’importe quelle plateforme digitale se doit de proposer de l’animation. En revanche, « au lieu d’acheter des programmes un peu bateau à droite et à gauche [blackpills] a préféré frapper fort en trouvant le meilleur studio possible afin de partager un ADN et une volonté commune dans le message et la manière de le dire ».

« Avec Vermin, Peepoodo et Crisis Jung, on a eu tout de suite l’envie d’aller là où on nous interdisait d’aller, raconte David Alric. Les réalisateurs eux-mêmes ne revenaient pas de faire ce qu’ils étaient en train de faire. Il y a avait un petit côté exutoire au départ. » Passé ce défoulement salutaire, l’envie de « parler de choses différentes et différemment » s’est fait sentir, sans pour autant renier la Bobby’s touch qui est sa marque de fabrique. Parmi les futurs programmes de blackpills, Nymph, créé par deux auteures, Estelle Charrié et Maëva Poupard, parlera ainsi de féminin, de féminisme et de sexualité : « Oui, il y aura du sexe, parfois cru, mais avec une façon de filmer et de mettre en scène plus implicite », précise le boss du studio.

Autre nouveauté à venir, une série abordant le thème du cancer, mais sous forme de comédie, toujours au stade embryonnaire.

« Aujourd’hui, on est à un stade où on essaie de réfléchir à la suite et il n’est pas impossible que l’on augmente le volume de production, explique David Alric. « Notamment avec les suites de séries qui marchent plutôt bien », précise de son côté Arthur Delabays.

La suite de Vermin devrait arriver courant 2019, la saison 2 ET 3 ont d’ores et déjà été commandées, « C’est plus simple au niveau artistique et économique, souligne Alric. C’est un autre avantage de travailler avec blackpills, on travaille avec un partenaire ambitieux, ce qui me plait beaucoup, on avance ensemble. Les équipes de blackpills ne viennent pas de l’animation, ils apprennent nos méthodes de travail et peuvent se rendre compte que l’animation est un vrai moteur pour une plateforme qui se lance, car il y a peu d’offres d’animés ».

Un échange de bons procédés puisque « Bobbypills apprend également du savoir-faire blackpills, notamment lorsqu’ils nous disent de produire deux saisons d’un coup, d’être ambitieux dans le propos, dans le sujet, là où nous on restait sur des contenus très humoristiques. Avec Nymph ou un projet de série sur le cancer en cours d’écriture, on réalise des choses que l’on n’aurait pas faites il y a deux ans encore ».

Et demain ? “On aimerait créer des marques des univers Bobby un peu plus étendus à partir de séries qui ont bien marché sur l’application, comme Vermin”, révèle David Alric.On a également envie de continuer avec des séries portées par des femmes, parce que le milieu de l’animation est, comme beaucoup de milieu artistique et professionnel, assez masculin, à l’instar de Bobby à ses débuts”. Autre ambition de BB&BB, soutenir les jeunes auteurs, à l’instar de celle de Nymph. Ça tombe bien, Balak, Balak, créateur de Super Fuck Friends et co-créateur des Kassos et Lastman, aimerait un peu passer de côté l’animation pour se consacrer à l’accompagnement des auteurs sur leur projet. Un rôle que tiendra également Alexis Beaumont, co-créateur des Kassos également et de Vermin. “Cela permet de garder le même ton Bobby, tout en faisant travailler des personnes d’horizon différent”, explique le chargé de l’animation chez blackpills.

Aujourd’hui, on offre l’opportunité à des passionnés d’animation, peut-être un peu frustrés de ne se voir proposer que de l’animation pour enfants, de faire de l’animation pour eux, pour leurs potes et de s’adresser directement à eux, se félicite David Alric. Ça booste notre créativité”.

Coup de coeur blackpills – Bobbypills série animée pour adultes : Rick & Morty, Big Mouth (pour sa façon très américaine de parler de l’ado et de la sexualité) et du côté de l’animation japonaise, Kill la Kill a les faveurs de David Alric. Ainsi que Devilman, “très barré”. Et évidemment, Lastman, le manga et l’animé.

*blackpills est une application gratuite de streaming proposant mini-series, des émissions et programmes quotidiens, hebdomadaires ou mensuelles.

Disponible sur Android et iOS.