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Dossier : Obsolescence programmée, tous coupables ?

Le piège des cartouches Epson

Apple

Par Elodie le

En septembre dernier, l’association a déposé une plainte auprès du Procureur de la République de Nanterre à l’encontre de quatre fabricants d’imprimantes majeurs sur le marché (Canon, HP, Brother et Epson).

Les griefs ne sont pas nouveaux : depuis plusieurs années, de nombreux utilisateurs de cartouches d’encre dénoncent leur « épuisement accéléré ».

Jusqu’à 50% d’encre restante

En effet, annoncées vides, celles-ci bénéficient encore de 20 à 40 % d’encre, voire 50 % dans certains cas. Pourtant, les impressions sont bloquées en attendant que la cartouche soit remplacée, et ce, même si plusieurs dizaines de copies pourraient encore être effectuées. « Sachant que le prix de la cartouche revient à 2000 euros le litre, ça parait totalement aberrant », tance Laetitia Vasseur.

En fin d’année dernière, le parquet de Nanterre a ouvert une enquête préliminaire à la suite du dépôt de plainte de HOP le 24 novembre 2017.

Avant d’attaquer en justice, l’association a effectué « plusieurs mois de recherche, d’une dizaine d’entretiens et communications avec des réparateurs, des vendeurs, des juristes, des constructeurs et remanufactureurs, de retours consommateurs et de tests empiriques de démontage d’imprimante. »

Un phénomène répandu

Ces phénomènes d’épuisement précoces se constatent chez tous les fabricants d’imprimantes – HP, Canon, Epson, Brother, quand l’imprimante ne tombe pas en panne à la fin de la garantie. Une solution aussi écologique qu’économique existe pourtant : le remanufacturing, soit le recyclage et la réutilisation d’anciennes cartouches d’encre. Mais les puces intégrées à certaines imprimantes bloquent leur compatibilité et n’acceptent que les cartouches maison.

Un cas qui n’est pas sans rappeler Nespresso et ses capsules de café. En 1992, face aux velléités de la concurrence (L’Or, Carte Noire et autres marques distributeurs), Nespresso avait contre-attaqué en déposant un brevet pour ses célèbres capsules. Le brevet étant tombé en 2012, la firme a modifié le brevet et leur processus de fabrication rendant les génériques incompatibles avec ses machines. Nespresso s’est alors fait rappeler à l’ordre par l’Autorité de la concurrence : après des années de « monopole », la filiale du groupe Nestlé a été priée de ne plus bloquer l’émergence de nouveaux acteurs sur le marché.

Verra-t-on la même chose sur le secteur des imprimantes ? Pour l’instant, les fabricants se défendent d’entraver la concurrence et d’inciter à un renouvellement prématuré, mais les accusations pleuvent.

Pexels

Une marge de sécurité nécessaire

Du côté d’Epson, on se défend de toute obsolescence programmée en avançant le même argument de prévention brandi par Apple. En l’occurrence, ce pourcentage d’encre inutilisée sert de marge de sécurité pour éviter d’endommager les imprimantes en les faisant fonctionner à vide. Une marge de sécurité qui peut paraître un chouia trop confortable. Ce système de « sécurité » est aussi un moyen d’empêcher les utilisateurs de remplir lesdites cartouches avec une encre autre que celle fournie par Epson, et ainsi d’écouler plus de cartouches.

À l’heure où, par souci d’écologie (et d’économie), on requiert des utilisateurs des éco-gestes au quotidien : limiter les impressions ou privilégier le recto/verso, les brouillons et le courrier électronique plutôt que papier, ce « gaspillage » fait tache.

Acte délibéré ou non, « la jurisprudence aura un rôle majeur à jouer pour que le texte puisse s’appliquer effectivement, prédit-on chez Cronet Vincent Ségurel, d’autant plus qu’en présence d’un critère intentionnel, une appréciation factuelle au cas par cas s’imposera ».

Les cartouches d’EPSON sont équipées d’une puce électronique qui sert de compteur (impressions/cartouche). Arrivé à échéance, l’imprimante est bloquée et ne peut-être relancée qu’avec l’insertion d’une nouvelle cartouche.

En 2012 déjà, le site du blogueur français Korben partageait une méthode pour contourner ce blocage : l’utilisation d’un logiciel baptisé SSC Service Utility (téléchargeable ici) « qui permet de reprogrammer directement les puces des cartouches Epson » sur plus de 100 modèles d’imprimantes (Epson Stylus).

crédits : Paul Morin

Imprimante inusable et machine increvable

Dans le même temps, Paul Morin, jeune diplômé de l’école nationale supérieure de création industrielle (ENSCI), a conçu une imprimante inusable et durable : verticale, entièrement démontable, chaque pièce est accessible, amovible et remplaçable. Au lieu d’être opaque, les cartouches (ici des « réservoirs » plus économes) sont transparentes et permettent de visualiser le niveau d’encre restant.

Lauréat d’une étoile de l’Observeur du Design, ce pied de nez à l’obsolescence programmée trône aujourd’hui… dans une galerie, faute de moyens pour lancer sa production. Ne voulant pas voir son concept entre les mains des grands industriels, Paul Morin a décidé de monter sa start-up.

Un autre étudiant de l’ENSCI s’est mis en tête de concevoir une machine à laver qui défie le temps, l’Increvable (démontable et réparable à l’envi). Avec un camarade de promotion, Christophe Santerre, ils peaufinent leur prototype jusqu’à le soumettre au financement participatif d’ici la fin de l’année, pour une mise sur le marché en 2019 (avec plans et tutoriels de réparation) à moins de 1 000 euros.

« Les fabricants mettent sur le marché des produits à très bas coût, optimisés pour durer quelques années, mais irréparables, explique Christophe Santerre au Monde. Il ne s’agit pas d’un complot du fabricant, nous, consommateurs, sommes tous responsables, il doit sortir une machine à 200 euros. »

Durable Vs Jetable, le combat de demain ? Plus qu’une pratique d’obsolescence programmée ourdie par les industriels, « il y a un phénomène global qui, lui, est une réalité », abonde l’avocat de HOP, c’est « la baisse de qualité des produits et la baisse de la réparabilité des produits. »

Outre ses considérations techniques et économiques, le sujet de l’obsolescence programmée est désormais inextricablement lié à la durabilité des produits, malmenée par la recherche d’une production à bas coût, ainsi qu’à leur réparabilité.