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Dossier : Obsolescence programmée, tous coupables ?

Obsolescence programmée nulle part ?

Apple

Par Elodie le

Crédits : Darren Foreman – Flickr

« C’était mieux avant », qui n’a pas entendu ou même prononcé cette phrase ces dernières années. Tout y passe : films, musiques, éducation, orthographe, respect, célébrités et électroménagers. Une idéalisation du passé qui n’est pas totalement vraie, ni totalement fausse.

Les appareils d’autrefois étaient-ils plus robustes et conçus pour durer ? Oui, vous diront les nostalgiques d’une époque où le téléviseur, la machine à laver ou le téléphone (fixe) accompagnaient ses propriétaires une vie entière.

C’était mieux avant !

Pour preuve, la médiatisation récente de Sydney et Rachel Saunders, ce couple d’octogénaires britanniques désormais célèbre pour avoir mis en vente leur sèche-linge vieux de 55 ans, qui n’a jamais eu à souffrir de la moindre panne (source The Sun).

Les sceptiques, non pas de la véracité de cette histoire, mais de l’obsolescence programmée nouvelle qu’elle suggère, évoqueront le biais du survivant.

Pour résumer, on se focalise sur la machine qui a résisté aux affres du temps, en considérant qu’il s’agit de la règle plutôt que de l’exception, tout en omettant certains facteurs contextuels. Par exemple, les conditions de fabrications, de transport et d’installation, d’utilisation (quotidienne ou ponctuelle), de stockage, etc. Par ailleurs, si le sèche-linge « fonctionne toujours », la machine fuit et n’a pas été utilisée depuis… 12 ans ! Comme ce thread Twitter l’explique.

Chaque camp a donc raison… et tort.

Avec les coûts de production de l’époque, beaucoup moins rationalisés qu’aujourd’hui, le fameux sèche-linge coûtait une petite fortune dans les années 60, 52 livres, soit environ 900 euros (899.278 avec ce calculateur d’inflation).

Prix bas et durabilité

Tout le monde ne pouvait pas se l’offrir, la situation a grandement changé aujourd’hui puisque l’électroménager est accessible dans une large gamme de prix.

« Pourquoi ces appareils ne sont pas bien conçus dès le départ ? », fait mine d’interroger maître Meunier, « Parce que lorsque l’on demande un frigo ou une machine à laver à 100 euros, il ne faut pas s’attendre à ce que ce soit conçu comme ça ». Imparable.

En rognant sur les coûts de production (main d’œuvre, matériaux, etc.), les industriels ont certes fabriqué des produits à bas coût et accessibles au plus grand nombre, mais ont, dans le même temps, réduit la qualité et la durabilité de leur produit. Une gageure qui n’a pas effrayé les masses trop contentes d’équiper leur foyer. En France, le taux d’équipement des ménages a explosé ces dernières décennies (électroménager, informatique, objets connectés, mobilité, etc.) quand posséder une machine à laver ou un téléviseur était un luxe à l’époque.

Taux d’équipement et dépenses des ménages français – INSEE

« Le bon côté, c’est que cela a permis d’équiper des familles entières à moindre coût, qui jusque-là n’en avait pas forcément les moyens, explique l’avocat de l’association Hale à l’obsolescence programmée. Néanmoins, sur le long terme, cela représente un vrai coût : la qualité a baissé, on ne fabrique plus de pièces détachées, et on éco-conçoit pas le bien (impossibilité de réparer ou changer une pièce, on doit racheter un autre produit). »

Tous responsables, mais pas coupables ?

Cependant, on ne peut exempter le consommateur de sa part de responsabilité (dans l’acte d’achat), ils sont « un peu coupables » pour l’avocat de HOP, mais tout de même beaucoup moins que les fabricants ou les distributeurs qui omettent volontairement d’afficher la durée de vie de leur produit ou la disponibilité éventuelle de pièces détachées. « Alors même que les fabricants et distributeurs connaissent la durée de vie moyenne d’un bien puisqu’ils ont le taux de retour, de panne, etc., se désole Emile Meunier. Le consommateur fait face à un défaut d’information et ne sait pas s’il achète un bien cher parce qu’il est de bonne qualité ou parce qu’il se fait avoir. »

Pourtant, c’est une obligation légale depuis la loi relative à la consommation de 2014 (n°2014-344), dite loi Hamon. Celle-ci prévoyait d’« améliorer l’information », de « renforcer les droits contractuels des consommateurs » et de « soutenir la durabilité et la réparabilité des produits ». Depuis son entrée en vigueur, la garantie légale de conformité pour les biens neufs a été étendue de 6 mois à deux années.

« Art. L. 111-3.-Le fabricant ou l’importateur de biens meubles informe le vendeur professionnel de la période pendant laquelle ou de la date jusqu’à laquelle les pièces détachées indispensables à l’utilisation des biens sont disponibles sur le marché. Cette information est délivrée obligatoirement au consommateur par le vendeur de manière lisible avant la conclusion du contrat et confirmée par écrit lors de l’achat du bien.
« Dès lors qu’il a indiqué la période ou la date mentionnées au premier alinéa, le fabricant ou l’importateur fournit obligatoirement, dans un délai de deux mois, aux vendeurs professionnels ou aux réparateurs, agréés ou non, qui le demandent les pièces détachées indispensables à l’utilisation des biens vendus.

La loi oblige également le vendeur, préalablement renseigné par le fabricant ou l’importateur, à informer le consommateur, par écrit, avant et lors de la conclusion du contrat, de la disponibilité de pièces détachées. Celles-ci doivent être fournies par le fabricant dans un délai de deux mois au vendeur ou au réparateur qui le demande.

Tout manquement est sanctionné par une amende administrative plafonnée à 3000 euros pour une personne physique et à 15 000 euros pour une personne morale.

Le rôle du consommateur

« La vigilance du consommateur portée sur la capacité du produit à être réparé pourra orienter son achat vers un produit qui se veut plus durable », explique Clémence Boissonnet.

En plus de l’allongement de la garantie et de l’information sur la disponibilité des pièces détachées « aujourd’hui imparfaite », l’avocat de HOP, soumet un autre levier : jouer sur l’éco participation pour avoir un rôle dissuasif ou au contraire incitatif.

« Il faut que ce soit beaucoup plus dissuasif, notamment sur l’informatique avec des éco-participations massives. Si on ne peut pas changer la batterie d’un produit, c’est tant d’euros de plus », explique-t-il.

« Il y a 100 millions de téléphones inutilisés qui dorment dans les tiroirs, avec tous les coûts écologiques de traitement du lithium qu’il y a derrière notamment. La moindre des choses serait de pouvoir enlever sa batterie facilement », estime Emile Meunier.

Réparabilité, le nouveau combat

Une remarque qui fait écho au premier palmarès de Greenpeace en matière d’obsolescence programmée réalisé en partenariat avec iFixit. 44 produits parmi les plus vendus entre 2015 et 2017 et provenant de 17 marques différentes ont été testés. Une note sur 10 leur a été attribuée selon des critères allant de la facilité de remplacement de la batterie et de l’écran, à la possibilité de trouver des pièces de rechange et des manuels de réparation en ligne. Sans grande surprise, Apple et Samsung trônaient en tête du classement avec le géant de l’informatique Microsoft pour le manque de réparabilité de leurs produits.

« Parmi tous les modèles que nous avons évalués […] ceux d’Apple, Samsung, et Microsoft sont clairement conçus pour être difficiles, voire impossibles à réparer. Ce qui réduit leur durée de vie et augmente la quantité de déchets électroniques », dénonçait alors Gary Cook, IT Sector Analyst chez Greenpeace USA.

Toutefois, quelques mois plus tard, l’ONG ne manquait pas de saluer les efforts entrepris par la firme à la pomme en matière d’environnement (énergie, consommation des ressources et utilisation de produits chimiques) : Apple reste la seule firme à s’engager à 100 % d’énergies renouvelables sur sa chaîne d’approvisionnement, ce qui lui vaut cette distinction.

Comment mieux lutter contre l’obsolescence programmée et protéger le consommateur lorsqu’il répond librement aux sirènes du marketing mondialisé et permet, par son acte d’achat, au phénomène de prospérer ? Rappelons que plus de 65 millions de tonnes de déchets sont à dénombrer en 2017, et seuls 16 % des volumes mondiaux sont recyclés.

Disponible du 03/03/2018 au 01/05/2018