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[Dossier] Une petite histoire du « Found Footage » au cinéma

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Par Henri le

Alors que le film Blair Witch est sorti ce mercredi (notre critique), redécouvrons ensemble la petite histoire du found footage, un genre bien particulier, dont les représentants se sont multipliés ces dernières années.

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Vous ne le saviez peut-être pas, mais la saga Blair Witch vient de revenir sur nos écrans. Et si la production nous annonce que nous sommes une nouvelle fois face à un monument de l’horreur, c’est avant tout l’occasion de s’intéresser à l’histoire du found footage. Ce style particulier, qui se démarque par l’utilisation d’une caméra subjective, est devenu en quelques années un sous-genre du film d’angoisse. Pourtant, rien ne le prédestinait vraiment à un tel succès.

Son fonctionnement est simple mais son efficacité éprouvée. Il consiste à articuler un film comme s’il s’agissait d’un enregistrement vidéo véritable, présenté comme tel au spectateur. En ce sens, il se rapproche de la forme du documentaire, que Le Petit Robert décrit lui-même comme « un film didactique présentant des documents authentiques, non élaborés pour l’occasion ». Bien qu’il en soit conscient, cette tromperie “à l’amiable” exerce un pouvoir de fascination important envers le spectateur.

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L’objet filmique ressemblant fortement à un genre dit sérieux, il est plus facile de croire aux événements auxquels on assiste. Un sentiment renforcé par le fait que les acteurs sont ici également opérateurs. C’est eux-mêmes qui font fonctionner la caméra, et par cette action légitiment d’autant plus la situation dans laquelle ils se trouvent. Le genre cultive donc au maximum une esthétique qui parait peu travaillée, à la manière d’un rush pris à la volée, dont l’utilisation finale n’est même pas confirmée.

Le found footage joue habilement sur deux piliers qui semblent au départ antagonistes. Le premier est l’aspect objectif de la situation, qui ne donne pas l’impression d’être devant un film traditionnel. Le second est l’esthétique, qui est spécialement travaillée pour tromper le spectateur.

[nextpage title= »La genèse »]
On peut estimer que les prémices du found footage remontent à la fin des années 60 avec “The War Game”. Sur commande de la BBC, le réalisateur Peter Watkins est choisi pour réaliser un docu-fiction mettant en scène une attaque nucléaire sur l’Angleterre.

The War Game / Crédits : DR
The War Game / Crédits : DR

Après s’être renseigné sur les différents bombardements survenus lors de la Seconde Guerre mondiale, il décide de filmer le destin d’une famille caméra au poing. Les commentaires sont néanmoins prononcés en voix off, ce qui veut dire que celui qui filme ne fait pas encore partie prenante du récit. L’effet est immédiat. Tant et si bien que la BBC veut annuler la diffusion du film, qu’elle trouve trop réaliste… et alarmiste. Il sortira quand même au cinéma et empochera l’Oscar du meilleur film documentaire de l’année 1965.

Watkins retentera l’expérience avec Punishment Park, une uchronie qui sonne comme une violente charge contre l’engagement américain au Vietnam. Des jeunes militants des droits civiques sont arrêtés pour leur contestation envers le conflit, et sont envoyés dans un parc d’entraînement pour les policiers antiémeutes et les militaires. Ici encore, l’impression de regarder des images volées donne une grande force au récit, qui séduira la critique européenne.

Le genre s’imprimera néanmoins dans la rétine des spectateurs via une autre voie : le film d’horreur. En 1980, le réalisateur Ruggero Deodato sort Cannibal Holocaust, et crée une des plus grandes controverses du cinéma de l’époque. Il relate l’histoire d’une expédition envoyée en pleine forêt amazonienne à la recherche de quatre reporters disparus deux mois plus tôt.

Les chercheurs y trouvent les images filmées par ces derniers et se rendent compte qu’ils ont été dévorés par une tribu cannibale. La première partie nous permet de comprendre comment les images ont été retrouvées, et la deuxième est consacrée au visionnage des bobines.

Les images projetées forment une sorte de « making-of » car elle montrent comment les reporters comptaient fabriquer leur futur film documentaire. La caméra nous montre leurs réactions lorsqu’ils savent qu’ils sont filmés, mais aussi en coulisse. Cette mise en abyme permet de comprendre que l’on a affaire à des gens sans scrupules. Le film sonne comme un choc pour toute une génération de spectateurs. La violence des images est si réaliste que Deodato est obligé de convoquer les acteurs pour prouver qu’ils sont en bonne santé. Le film sera d’ailleurs interdit dans une soixantaine de pays et fera l’objet de multiples critiques, notamment car six animaux ont été tués durant le tournage.

Interrogé sur les raisons d’une telle violence, le réalisateur avait expliqué vouloir dénoncer la déontologie du journalisme moderne, qui cherche constamment des images chocs. Ce point divise, notamment car ses détracteurs n’y trouvent pas une justification suffisante. Mais le scandale fera de Cannibal Holocaust une œuvre mémorable du cinéma d’horreur, et familiarisera un certain public au found footage. Son interdiction massive limitera en revanche l’utilisation de la même technique avant un certain temps.

Notons malgré tout l’excellent « Les Documents Interdits », une série de 13 faux documentaires réalisés par Jean-Teddy Filippe entre 1986 et 1989. Cette compilation diffusée sur Arte avait pour but de souligner le pouvoir de conviction de la télévision.

Dans un autre genre, on peut citer le très grinçant C’est arrivé près de chez vous du Belge Remy Belvaux. Ce film de fin d’étude, inspiré de la célèbre émission « Strip-Tease », met en scène un homme du nom de Ben, qui commet des meurtres pour se sustenter. Le spectateur y découvre les premiers pas (et le talent) de Benoit Poelvoorde, qui n’était même pas acteur à l’époque. L’humour général dénote complètement avec la brutalité des assassinats, et pousse le public dans un voyeurisme très dérangeant. Une œuvre marquante, résolument à part.

[nextpage title= »Le projet Blair Witch, une « deuxième » naissance »]
L’année cinématographique 1999 est marquée par un succès inattendu. Alors que Matrix, Fight Club, La Ligne Verte ou le Sixième Sens se disputent la vedette, un film en particulier va faire parler de lui. Fignolé avec un budget minime (35 000 dollars avant que la production n’injecte un peu plus d’argent) le Projet Blair Witch va connaitre un retentissement que personne n’aurait pu imaginer.

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Il raconte l’histoire de quatre étudiants en cinéma parti camper dans une forêt du Maryland afin de réaliser un reportage sur la sorcellerie. Équipés d’une caméra 16 mm en noir et blanc et d’un caméscope couleur, ils vont être les témoins d’événements surnaturels avant d’être portés disparus.

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Le projet Blair Witch a fait l’objet d’une campagne de publicité audacieuse. En plus d’avoir placardé des avis de recherche dans certains états, les producteurs sont quasiment les premiers à s’être servi d’internet pour mettre le film en avant. Cette ambiguïté, que la France n’a pas vécue, a permis de mettre en place un bouche à oreille impressionnant. Le marketing original du film, suggérant une réelle disparition, lui permettra d’engranger 140 millions de dollars aux USA, et plus de 240 millions de dollars dans le monde.

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Presque 20 ans après Cannibal Holocaust, un support filmique similaire a permis d’intriguer la foule de la même manière. Le taux de rentabilité du film le fait sortir des sentiers battus, et les journaux plus mainstream s’intéressent au phénomène. Les deux réalisateurs Daniel Myrick et Eduardo Sanchez font même la Une du célèbre magazine Times.

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En France, la presse salue l’ingéniosité de ces jeunes gens, qui ont su donner une leçon de cinéma à Hollywood.

« Quelques étudiants astucieux et un caméscope bas de gamme auront prouvé, au petit monde de l’horreur et de l’épouvante, qu’on pouvait foutre les chocottes en filmant approximativement les feuilles des arbres. » (Mad Movie)

« Le Projet Blairwitch est une des plus grandes réussites de ces dernières années en matière de série B d’horreur. » (Chronic’art.com)

« Daniel Myrick et Eduardo Sanchez (…), ont l’insigne intelligence de se souvenir d’un principe de base (…) : ce qui fait qu’on a le trouillomètre à zéro n’est bien sûr pas ce que l’on voit, mais ce que l’on croit voir » (Libération)

Cette réussite économique extraordinaire légitime sérieusement le genre auprès des studios, qui y voient désormais une véritable manne financière.

[nextpage title= »Exploitation et essoufflement du genre »]
Les années 2000 vont ainsi voir débarquer un grand nombre de long-métrages utilisant ce procédé. Ils vont un peu plus imprimer ce style chez le spectateur, même si certains ne sont filmés qu’en vue subjective. Le cinéma d’horreur va voir arriver une déferlante de films à petit budget, rêvant de réitérer l’exploit de Blair Witch. Parmi les nombreux films à avoir vu le jour, quelques-uns sortiront du lot.

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L’année 2007 sera particulièrement prolifique avec deux succès important : Paranormal Activity et REC. Le premier est américain, le second espagnol. Leur grand succès marque le début d’un emballement des studios, qui vont quasiment tous tenter leur chance.

Monté avec le logiciel Sony Vegas, Paranormal Activity n’aura coûté que 11 000 dollars. Le spectateur est témoin de phénomènes étranges qu’il perçoit à travers quelques caméras nocturnes disposées dans la maison. Il est omniscient et assiste donc à la détresse de la famille concernée. Une idée simple, et un succès national et international avec près de 110 millions de dollars récoltés aux États-Unis et près de 200 millions de dollars dans le monde entier. Jackpot.

[REC] est nettement plus inspiré et bénéficie d’une mise en scène tirée au cordeau. Doté de 1,5 million d’euros de budget, il propose de suivre une journaliste en reportage avec les pompiers barcelonais dans un immeuble en quarantaine. Pendant 80 minutes, Paco Plaza et Jaume Balaguero arrivent à maintenir le spectateur dans un état de stress rarement atteint. Il ne laisse pas vraiment de place au mystère, puisque l’on voit rapidement les zombies à l’origine de l’infection, mais déploie une vraie ingéniosité pour nous faire peur. Tout parait exigu, et donc dangereux. Probablement le meilleur représentant du genre de ces dernières années.

Conscient de cet engouement, d’autres genres vont essayer d’adapter leurs codes au found footage. C’est le cas du film catastrophe, qui y voit un bon moyen d’insuffler un peu de fraîcheur à des poncifs éculés. Sorti en 2008, Cloverfield arrive assez bien à se servir du procédé. Le film nous fait vivre une soirée entre amis se déroulant dans un appartement new-yorkais, avant qu’une bête gigantesque n’attaque la ville.

Ces images de joie, qui avaient vocation à être partagées, vont devenir le témoin d’une catastrophe sans précédent. La notion de document secret n’existe plus, car tout le monde a de quoi filmer l’événement dans le creux de sa poche.

Le found footage s’est transformé en quelques années, principalement à cause de l’avènement du numérique. Alors que le spectateur avait autrefois l’impression d’assister à une scène qu’il n’aurait normalement pas dû voir, le choix de la caméra se justifie maintenant par la volonté des protagonistes de partager eux-mêmes un fait surprenant.

L’omniprésence de réseaux sociaux comme Facebook ou Twitter justifie désormais que des scènes sans véritable sens soient filmées « au cas où ». Le document que l’on regarde ne détient plus une part de mystère ou d’exclusivité, c’est exactement le même que celui du voisin.

Cet aspect « tout connecté » se retrouve également dans Chronicles, qui nous narre l’histoire d’adolescents dotés de pouvoirs psychiques extrêmement puissants. Si le scénario n’est pas foncièrement innovant, les scènes filmées en vue subjective permettent de ne pas percevoir ces jeunes comme véritablement dangereux. On a même l’impression de faire partie du groupe, sans s’inquiéter de sa dangereuse montée en puissance.

Il est intéressant de constater que le film de guerre s’intéressera aussi à ce procédé. C’est comme ça que Brian de Palma a voulu plonger le spectateur au plus proche du conflit iraquien dans Redacted. Ici, la proximité de l’action a valeur de quasi-témoignage, alors même qu’il existe toujours une mise en scène. La volonté de montrer un conflit de l’intérieur ne doit donc jamais faire oublier que le point de vue de l’auteur est rarement objectif.

Mais comme souvent dans l’industrie, la formule va être utilisée ad nauseam. Électrisé par le succès et l’incroyable ROI ( Return on Investments) du premier film, Paranormal Activity va connaitre un grand nombre de suite, qui n’auront jamais la même saveur que l’original. Une fois le principe assimilé, ces films ont forcement moins d’impact. Mais cela n’empêchera pas d’autres studios de tenter leur chance. Apollo 18, En quarantaine, Atrocious, V/H/S et bien d’autres essaieront de profiter de cette formule prétendument magique. En oubliant qu’il faut aussi avoir quelque chose à raconter pour que le tout fonctionne.

La multiplication de ces ersatz, couplé à l’évolution des aspects techniques évoqués auparavant, a considérablement affaibli l’effet du found footage. Tant et si bien qu’il est aujourd’hui largement considéré comme un sous-genre du cinéma d’angoisse. Servi par une mise scène et une écriture audacieuses, il aurait pourtant encore beaucoup à dire. L’industrie a-t-elle eu raison de lui ? On pourrait le croire en voyant la production actuelle. Mais l’économie de moyens et les facilités inhérentes au genre attireront toujours de jeunes réalisateurs ambitieux. On peut donc espérer retrouver quelques « cassettes » dignes de ce nom dans les années à venir.