Dossier

Films de monstres : la saga de leur évolution de “King-Kong” à “La Forme de l’eau”

Les envahisseurs débarquent

Cinéma

Par killy le

L’invasion débute par La Chose d’un Autre Monde, réalisé par Howard Hawks en 1951 (ou Christian Nyby, le débat n’est pas tranché), histoire d’un extraterrestre végétal découvert piégé dans la glace en Alaska.

C’est toutefois La Guerre des Mondes qui impose sa vision de l’altérité. Venus d’une Mars plus rouge que jamais, les envahisseurs issus du film de 1953 (Byron Haskin) sont l’incarnation des russes, force à la fois proche et lointaine, monstres modernes dans la mythologie d’une Amérique sous l’influence de Mc Carthy.

La Guerre des mondes

Le Météore de la Nuit de Jack Arnold (1953), beaucoup moins va-t-en-guerre, questionne tout de même la notion de force secrète au sein même de la population. Une tendance révélatrice de paranoïa de l’époque. Le film s’attarde ainsi sur la présence d’aliens capables de prendre la forme d’êtres humains afin, non pas de détruire le monde, mais de réparer leur vaisseau. L’idée d’invasion silencieuse a néanmoins fait son chemin en parallèle de la menace de guerre atomique et d’inquiétants progrès scientifiques.

Les terribles conséquences des ratés scientifiques

A la suite du choc Godzilla, une ribambelle de productions va mettre en scène des créatures aux mutations démentes avides de manger de l’humain un peu trop sûr de lui. Them de Gordon Douglas en 1954, It Came From Beneath the Sea de Gordon en 55, Attack of Crab Monsters de Roger Corman (1957) traitent tous des conséquences de possibles dérives dans la gestion de l’arsenal nucléaire ou dans la recherche.

It came from beneath the sea

Et peu importe qu’il s’agisse d’un poulpe, de crabes ou de fourmis, le gigantisme est de mise et la cible toujours la même:  l’homme. Surtout s’il est militaire ou scientifique. La peur d’un conflit qui dégénèrerait ou de nations incapables – malgré un sursaut économique indiscutable- de prévoir un futur stable, tout cela va marquer encore la décennie suivante. Des événements tels que la mort de Kennedy ou la crise des missiles de Cuba qui aurait pu conduire à une guerre nucléaire créent un environnement tendu.

Le Septième Voyage de Sinbad

C’est la grande époque d’Harryhausen et un retour des productions davantage centrées sur les bases des années 20, mêlant mythologie et légendes. Toutes les cartes sont posées et le genre ne va alors évoluer que sur la forme (réalisation, narration), et très peu dans ses sujets de prédilection.

Un besoin de divertissements spectaculaires

Godzilla se trouve des copains de jeu de toutes tailles et globalement, l’ambiance est à la performance technique. Le début d’un revirement qui va toucher le cinéma dans son ensemble. D’autant que la série B s’installe durant ces années 60 et devient un pan incontournable du domaine. Les œuvres se multiplient dans un contexte où l’on a faim de grand spectacle. Qu’elles aient, ou non, un message à faire passer, elles occupent le terrain. Et les évolutions techniques du début des années 70 (dans le domaine spatial notamment) vont ouvrir de nouveaux horizons. L’espace accessible amène son lot de nouveaux mythes comme ces terres isolées gorgées de possibles monstres que les navigateurs redoutaient.

Hors d’Alien

Si les dinosaures mangés à toutes les sauces continuent à exister avec un certain panache, les limites bougent. Et elles bougent notamment grâce à l’arrivée d’un petit cinéaste nommé Steven Spielberg. En 1975, son film Les Dents de la Mer repense le rapport à la monstruosité, ici incarnée en une force de la nature et illustrée par son absence.

Les Dents de la mer

Dans son utilisation brillante de la menace invisible et constante, le film met le monstre à l’échelle de l’humain. Il n’est pas un animal mutant, une horde, un extraterrestre, juste le concept du danger dans la forme d’un requin. Choc sémantique et objet de cinéma fascinant, il emprunte à Hitchcock son sens du suspense et ouvre la voie à des films de monstres qui peuvent jouer sur l’invisible, comme autant de relectures du Vieil Homme et la Mer ou de Moby Dick.

Une leçon que sublimera quelques années plus tard Ridley Scott avec Alien (1979), un film où la créature traque un équipage entier sans être plus de 4 minutes à l’écran. Cette bête fascinante imaginée par H.R Giger et retravaillée par le costume designer John Mollo modernise le monstre anthropomorphe. Elle montre surtout ce qu’il est désormais possible d’obtenir en terme de style et de qualité de maquillage/effets spéciaux.

Le Loup-garou de Londres

Le genre de progression technique qui crée des vocations et permet de relever de nouveaux challenges. C’est ce que fera John Landis, avec son mythique Le Loup-Garou de Londres en 1981. La transformation de David Kessler en homme-loup est d’un réalisme époustouflant, et le reste en partie aujourd’hui grâce à l’immense talent du spécialiste du maquillage Rick Baker, un des grands génies du domaine.  

The Thing

The Thing de Carpenter en 1982 réunit tout cela en proposant à la fois un huis-clos poisseux avec un extraterrestre et un danger qui peut prendre n’importe quelle forme au gré de transformations douloureuses.

Le deuxième âge d’or

Coïncidence, Rob Bottin, le responsable des effets spéciaux du film a été remarqué par Carpenter après son travail sur Hurlements de Joe Dante, un film… de loup-garou. L’ère du stop-motion est en chute libre, le film de monstre gagne en prestige, et s’ouvre désormais pour lui un deuxième âge d’or après les années 50. Les années 80 et 90 vont voir le nombre de productions exploser. On y trouve certes du bon et du mauvais mais elles révèlent des grands noms du cinéma. Des styles forts, qui trouvent dans le canevas du monstre de quoi s’exprimer.

Ridley Scott questionne l’image de la femme dans Aliens – le Retour (1986) avec un Stan Winston (futur homme fort de Jurassic Park, Terminator 2 ou encore A.I) dédié aux effets des créatures. Cronenberg parle de perte de soi dans le conte glauque qu’est La Mouche en 1986, tandis que Mc Tiernan a l’intelligence de déplacer le principe de la traque dans une jungle à la fois ouverte et propice au cache-cache dans Predator (1987).

Predator

Il y crie son amour du cinéma en citant Les Chasses du Comte Zaroff (1932) et sublime le retour à la nature de l’être humain. Comme le souligne Juan Antonio Bayona (Quelques Heures Après Minuit – 2016) dans une interview donnée au site Chaos Reigns : “Le fantastique est le seul moyen pour le personnage principal d’affronter la vérité. Le monstre est la solution et non le problème. Il est le révélateur du propos et peu importe sa férocité. D’un côté de l’éventail, Spielberg évoque la main tendue vers un monstre mystérieux et bienveillant dans E.T (1982). De l’autre, Joe Dante parle des travers du “self-made man’ américain via les bestioles cruelles et décomplexées de Gremlins 2 (1990).

Gremlins 2

Une recherche de sens de plus en plus poussée, mêlée d’une ironie plus ou moins pertinente, qui va continuer jusqu’à aujourd’hui. En revanche ces années 90 amènent bien une révolution, celle des effets numériques.