Dossier

Films de monstres : la saga de leur évolution de “King-Kong” à “La Forme de l’eau”

L'arrivée des premières images de synthèse

Cinéma

Par killy le

J’ai dépensé sans compter

Écho direct des débuts du film de monstres, les dinosaures vont porter sur leurs épaules écailleuses un changement qui modifie à jamais le genre mais aussi le cinéma, en général. En 1993, le Jurassic Park de Spielberg met un coup de pression à tout le monde.

Jurassic Park

Pensé à la base pour profiter exclusivement de la technique de go-motion du grand spécialiste des effets spéciaux Phil Tippett (Empire Strike Back, Robocop, Le Dragon du Lac de Feu), associé aux animatronics fantastiques de Stan Winston, le film migre vers un nouveau monde.

Dennis Muren, technicien sur les effets visuels chez ILM, devient un personnage stratégique après son travail sur Abyss (1989) et Terminator 2 (91), notamment dans l’utilisation des premières images de synthèse. Après une démonstration du rendu d’un T-Rex en CGI, il convainc Spielberg d’utiliser ce procédé pour les scènes les plus spectaculaires. Un choix symbolique, qui met en retrait Tippett – qui dit d’ailleurs au réalisateur : “Je pense que je suis désormais éteinten voyant le proto de Muren – et montre à l’industrie la force de frappe de cette nouvelle approche des effets spéciaux.

Fuite en avant technologique

Autant dire que les possibilités, financement à l’appui, deviennent quasi illimitées et c’est précisément ce qui va se passer. Pour le meilleur et pour le pire. 

Gamera

Pendant que le Japon parle écologie avec les deux Gamera de Shusuke Kaneko (95 et 96), Roland Emmerich se vautre dans les grosses images de synthèse avec le film qui illustre le mieux la fuite en avant de la techno pour la techno, Godzilla (1998).

Godzilla 1998

Hordes pleines de griffes

D’autres se servent de la capacité à afficher à l’écran des centaines de bestioles pour donner un sentiment de submersion, comme le polémique Starship Troopers de Verhoeven (1997). Sa satire acide de l’Amérique militariste s’accommode très bien de ce sentiment de hordes pleines de griffes, image parfaite du danger brut.

La Momie

Dans l’ensemble, les grosses productions se contentent des images de synthèse en tant qu’illustrations. La Momie de Sommers en 1999 par exemple, affiche les millions mais reste un divertissement qui ne tient pas que sur cet aspect.

L’âge de maturité

La première décennie 2000 digère cette folie du visuel qui claque à tout prix. Et, comme souvent l’âge de maturité amène une certaine sensibilité. C’est l’émergence du cinéma de Del Toro, qui lui-même a assimilé des années de films de monstres avec le tragique Labyrinthe de Pan (2006) où la monstruosité est inversée.

Le Labyrinthe de Pan

Une preuve de respect profond qu’il résume sur Screen Rant : “Je pense qu’il y a une attitude post-moderne vis-à-vis du genre (le film de monstre), qui vise à le déconstruire ou le démembrer. Je crois que c’est en appréhendant les personnages avec un amour sincère qu’on prend le plus de risques, parce qu’on n’est pas au-dessus du sujet. C’est cette même fascination qu’exprime Peter Jackson dans King-Kong (2005), grand mélange d’influences et mix bien foutraque de créatures féroces.

The Host

En 2006, le film de monstre trouve un nouveau souffle grâce à un travail approfondi sur l’incarnation, par la figure de la bête, d’une notion abstraite.

Le monstre, miroir de la société

L’excellent et politique The Host de Boog Joon-Ho entame ce glissement vers une créature originale et carnassière, féroce reflet des chaos de la société coréenne. Monsters de Gareth Edwards (2010) se sert de monstres éthérés pour mettre en garde sur les dégâts qu’on ne voit pas.

Monsters

Enfin, le ténébreux The Grey de Joe Carnahan (2012), utilise la figure ancrée dans l’inconscient du loup comme force de la nature. La meute n’est pas un ensemble d’individus mais le surgissement de la puissance de l’environnement contre un groupe d’employés d’une compagnie pétrolière.

La Planète des singes 3

Le genre ne se déconstruit pas dans ces quelques cas, mais adapte son langage pour y trouver du sens. Ce qu’incarne au plus profond de son ADN la nouvelle trilogie de La Planète des Singes (Rupert Wyatt et Matt Reeves), transmission de l’humanité dans un autre corps.

Une transformation qui fait presque de ces films de “monstres” une fable post-apo humaniste sans créatures. Comme le fait en un sens Del Toro dans son dernier The Shape of Water, où même si la bête est à l’écran, elle est intégrée à la société.

The Shape of Water

Conclusion

C’est peut-être cela la dernière étape de l’évolution du film de monstres : la métamorphose interne. La créature n’est plus nécessairement un reliquat des peurs primales de l’humanité, mais un être contemporain, adapté à son époque. Sans être complètement intégrée au monde des hommes – il faut une distance pour que le miroir déformant fonctionne – la créature a au moins une place d’interlocuteur. Car dans une période matraquée de super héros vecteurs d’une humanité triomphante, le monstre est cette petite part de chaos qui tempère et crée une discussion.

Bien entendu, tout un pan du film de monstres est composé de productions ludiques, oscillant du ciné pop-corn au gros nanard, qu’il ne faut pas mettre de côté. Indispensables à l’histoire du cinéma, elles constituent moins une évolution qu’un style série Z qui permet de se faire plaisir. Peut-être qu’elles seront les fers de lances de futurs grands rénovateurs nostalgiques du film de monstres.

Mais pour le moment, le vent semble souffler du côté08 des creepy-pasta (histoires d’horreur issues d’internet). SlenderMan, SCP, Homme Souriant, autant de nouvelles figures monstrueuses qui existent dans des mythologies en devenir. Pour le moment simple matière à faire peur, ces créatures auront sans doute un jour quelque chose à dire.

Slenderman