Dossier

Le jeu de rôle est cool (et c’est une bonne nouvelle)

culture geek

Par Amandine Jonniaux le

Jeux vidéo, livres dont vous êtes le héros, board games ou même reconstitutions grandeur nature… Sans même en connaître le terme, nous avons (presque) tous au moins une fois, expérimenté le jeu de rôle. Dénigrée par l’opinion populaire à ses débuts, la pratique a finalement réussi à s’affirmer en tant que phénomène culturel à part entière. De ses origines à nos jours, l’auteur Julien Pirou a publié cette année aux éditions Ynnis La Grande Aventure du Jeu de Rôle. L’occasion d’en découvrir un peu plus sur un loisir souvent mal connu.

Crédits Coco Zinva via Pixabay

Des débuts compliqués

On ne peut pas dire que la naissance du jeu de rôle ait été une promenade de santé. Après des premiers pas hésitants dans les années 1960 via le boardgame Tactics, considéré comme le premier succès commercial du genre, le phénomène se voit rapidement taxé de tous les maux. Accusé d’enfermer les jeunes dans de dangereux mondes fantaisistes, le jeu de rôle se retrouve même associé au satanisme par ses plus fervents détracteurs. “C’était un loisir de niche mal compris”, rappelle Julien Pirou, auteur du livre La Grande aventure du jeu de rôle. “C’est nettement plus simple de faire gober n’importe quoi aux gens sur un sujet dont ils ne connaissent rien”. Outre-Atlantique, l’opinion publique s’enflamme après la disparition d’un étudiant du Michigan amateur du jeu de plateau Dungeons & Dragons. Comme le heavy métal ou les comics, le jeu de rôle s’impose devient malgré lui la cible de certains mouvements conservateurs, terrifiés à l’idée que leur progéniture se plaît à occire des orques imaginaires pendant leur temps libre.

En France aussi, le jeu de rôle se heurte, avec quelques années de retard, à la panique sataniste nord-américaine survenue 15 ans plus tôt. “Le public procède immédiatement à un rejet, essentiellement par manque de compréhension et d’ouverture d’esprit, parce que la nouveauté fait peur”, nous explique Cédric Littardi, président et fondateur des éditions Ynnis. Les détracteurs du jeu de rôle reprennent, parfois à la lettre, des arguments depuis longtemps rendus caducs aux États-Unis. On retiendra notamment l’émission Bas les masques sur France 2, où la journaliste Mireille Dumas tente en 1994, de faire le rapprochement entre plusieurs faits divers sordides et la pratique du jeu de rôle.

Combattre les stéréotypes avec un D100

Heureusement, la défiance populaire n’a pas suffi à décourager les joueurs, qui sont de plus en plus nombreux à se rassembler par le biais d’associations de passionnés. Tandis que certains voient dans le jeu de rôle l’opportunité de vivre d’épiques aventures imaginaires, d’autres y trouvent surtout un moyen de faire une pause, dans un quotidien rythmé d’obligations et de contraintes. Pour la rôliste Mademoiselle Nell, le jeu de rôle est ainsi un moyen de supporter plus facilement le monde réel : “J’accepte de rester enfermée dans un bureau à la Défense, parce que ce soir j’ai pour mission de combattre des Elfes de sang. (…) Le jeu de rôle est aussi un moment de convivialité, parfois de retrouvailles, d’échange et de rencontres”.

L’adoubement de la pop culture

Crédits Netflix

Aujourd’hui, le regard que porte la société sur le jeu de rôle n’est plus le même explique Julien Pirou : “Cela reste un loisir de niche, mais ce n’est plus perçu comme quelque chose de bizarre”. Une situation rendue possible grâce à la persévérance des joueurs — qui n’ont pas attendu l’approbation populaire pour s’adonner à leur passion, mais aussi grâce à une plus grande mise en lumière du phénomène. Longtemps muselé, le jeu de rôle s’offre désormais une dimension plus mainstream, en apparaissant dans de nombreuses œuvres culturelles. Témoins de l’âge d’or des années 1980 dans Stranger Things sur Netflix ou plus modernes dans Die (publié aux éditions Panini comics), iZombie saison 4 ou Big Bang Theory, la démocratisation des cultures de l’imaginaire depuis les années 2000 permet à la pratique de s’affirmer, au même titre que n’importe quel autre jeu. “Les créateurs et scénaristes d’aujourd’hui ont pratiqué le jeu de rôle dans les années 1980 et 1990. Ils trouvent donc tout à fait normal de mettre en scène ce loisir, ce qui a permis au grand public d’en comprendre les codes” analyse Julien Pirou. “Je pense que le jeu de rôle aujourd’hui témoigne surtout du passage d’une génération à l’autre”.

Les jeux de rôle modernes, un nouvel âge d’or ?

Aujourd’hui, et même si certains préjugés conservateurs persistent, la majorité du grand public a heureusement pris conscience que le fait de lancer un D100 ne transformera pas nos adolescents en adorateurs de Satan. Tandis que d’autres phénomènes socioculturels plus récents comme les smartphones et les jeux vidéo sont à leur tour accusés d’abrutir la jeunesse, le jeu de rôle bénéficie désormais d’une auréole de nostalgie réconfortante. Une situation qui a le mérite d’amuser les rôlistes de la première heure comme Julien Pirou : “Aujourd’hui, certains parents préfèrent largement voir leurs enfants jouer à un jeu de rôle — qui nécessite de la lecture et de la socialisation, plutôt que de les voir passer leurs journées sur leurs téléphones et leurs nuits sur Fortnite”.

Crédits Coco Zinvas via Pixabay

Mieux accepté, le jeu de rôle s’ancre également dans un regain d’intérêt généralisé pour les board games et les jeux de société. Exit le Monopoly et les Petits-chevaux, aujourd’hui le marché ludique croule sous une avalanche de nouveautés. Et pour ceux qui n’auraient pas la possibilité ou l’envie de participer à une session IRL avec Maître de jeu, la possibilité de jouer en ligne s’impose comme une nouvelle approche plus facile d’accès. Pour Cédric Littardi, c’est notamment cet accès à la technologie qui a permis (entre autres) au jeu de rôle d’élargir son public : “Paradoxalement, cela permet aussi aux individus d’entretenir des réseaux de relations plus larges”. Un constat d’autant plus vrai en période de pandémie mondiale.

De leur côté, les créateurs de jeu rivalisent d’imagination pour proposer des expériences toujours plus riches et immersives, portées par des éditeurs moins frileux qu’il y a quelques années et l’avènement des campagnes de crowdfunding : “Le financement participatif à permis de revigorer certaines créations françaises”, se réjouit Julien Pirou. “Aujourd’hui, chaque proposition est désormais en mesure de trouver son public”. Autant de facteurs propices à un nouvel âge d’or du jeu de rôle, qui peut désormais s’épanouir sous ses différentes formes, allant du board game aux livres dont vous êtes le héros, en passant par des reconstitutions grandeur nature. Plus que le jeu de rôle, il serait d’ailleurs plus pertinent de parler des jeux de rôle, rappelle Mademoiselle Nell : “Dans le jeu de rôle, il y a le mot “jeu”, donc tant qu’on passe un bon moment, alors peu importe le support”.

Pour tout savoir sur l’histoire du jeu de rôle, on vous conseille le très bon ouvrage de Julien Pirou La Grande Aventure du jeu de rôle, publié cette année aux éditions Ynnis. 

Jeu de Rôle, par où commencer ?

Il n’y a pas d’âge ni de “niveau” requis pour commencer le jeu de rôle, de même qu’il n’existe aucun parcours type pour devenir rôliste. Cependant, il convient de se poser quelques questions préliminaires avant de se lancer :

  • Dans quel univers ai-je envie de jouer ? Pirates, fantasy, horreur, science-fiction… Vous ne devriez avoir aucun mal à trouver un univers qui vous correspond.
  • Sur quel support ai-je envie de jouer ? De même qu’il existe une multitude de thématiques, le jeu de rôle se morcèle en plusieurs sous-genres : livres dont vous êtes le héros, jeux de plateau, grandeur nature… Selon le temps et les moyens que vous êtes prêt à investir dans votre nouvelle passion, c’est tout un panel d’expériences différentes qui s’offre à vous.
  • Plutôt joueur ou maître du jeu ? En fonction du rôle que vous adopterez, votre expérience de jeu sera complètement différente.

Dans tous les cas, la bienveillance et l’amusement doivent rester les maîtres-mots d’une initiation réussie au jeu de rôle, rappelle Mademoiselle Nell, qui conseille aux novices de “trouver un maître du jeu et des joueurs et joueuses expérimentés, qui accepteront de les initier en leur indiquant les réflexes à avoir, et en leur faisant un retour d’expérience”.

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