Dossier

Retour sur la filmographie de Guillermo del Toro : un cinéma à l’univers généreux

... à la consécration

Cinéma

Par Camille Suard le

Le Labyrinthe de Pan : l’autre voie (2006)

Si Hellboy : The Golden Army a pu voir le jour, c’est aussi parce qu’entre temps, Del Toro a pu réaliser un film d’un tout autre genre qui lui a valu beaucoup de prestige : Le Labyrinthe de Pan. Inspiré de la nouvelle Le grand Dieu Pan, elle-même très appréciée du maître de l’horrifique Lovecraft, le film met en scène la relation entre la jeune Ofelia et un faune dans un contexte difficile situé peu de temps après la guerre d’Espagne. Le Labyrinthe de Pan est souvent retenu comme étant l’autre penchant de la filmographie du réalisateur, celui moins accessible et pour un public dit plus intellectuel. Et pourtant, tout comme Hellboy et Blade II avant lui, il s’agit bien là d’un film écrit par un passionné de culture populaire et un cri d’amour pour les geeks.

Le bestiaire dans Le Labyrinthe de Pan (2006) est inoubliable, dérangeant et évocateur.

Beau, mais oppressant, il propose pour une fois un autre regard sur la guerre et une manière d’affronter la réalité qui lui est propre : celle d’un geek. Il plonge la jeune fille dans un rêve pour fuir les horreurs des hommes et surélève le fantasme et l’imaginaire. Une forte métaphore illustre parfaitement ce parti pris. Quand la jeune fille se retrouve face à la rose dans le labyrinthe, elle est la seule à percevoir la fleur de l’immortalité, tandis que les hommes, obsédés par la souffrance, n’en perçoivent que les épines. Comme le geek qui sommeille en chacun de nous, Ophélia est capable de percevoir un autre monde plus plaisant, mais qui toujours, nous permet de mieux appréhender et comprendre notre propre réalité. Enfin, le film laisse le choix au spectateur et n’impose pas de lecture. Chacun peut voir et croire ce qu’il préfère.

Pacific Rim : le blockbuster symbolique (2013)

Après une période d’errance où il n’a pu concrétiser certains projets comme Les Montagnes hallucinées et The Hobbit, Del Toro revient sur le devant de la scène en 2013 avec un gros blockbuster : Pacific Rim. Souvent comparé un peu à tort à la saga des Transformers, le film est une oeuvre totalement originale avec un univers créé de toute pièce pour l’occasion. Le réalisateur vient encore piocher son inspiration dans des oeuvres qu’il chérit depuis son plus jeune âge, à savoir les histoires de monstres et de mécha. Plus particulièrement, Pacific Rim est un hommage assumé des tokusatsu, ces séries TV japonaises mettant en scène des transformations de super héros pour faire face à l’arrivée de monstres géants venus décimer les villes.

C’est un projet osé, sans licence et mis à part les courtes, mais très appréciables apparitions de Ron Perlman, sans acteurs stars. Il tente de rapprocher l’Occident et l’Asie, symbolisé par l’union des deux héros : l’Américain Raleigh et la Japonaise Mako. Contrairement aux blockbusters habituels, Pacific Rim joue plus dans la symbolique. Avec un fond de 200 millions de dollars, il s’agit du film le plus ambitieux de sa carrière, mais malheureusement, il ne rencontre pas le succès escompté et se fait même sévèrement critiquer avant sa sortie en salle. Un rendez-vous manqué, qui ne se rattrapera pas avec Pacific Rim Uprising, l’orphelin.

Crimson Peak : l’art gothique (2015)

Deux ans plus tard, Guillermo Del Toro revient avec une oeuvre plus confidentielle qui renoue avec ses premiers amours. Crimson Peak est une réponse à L’Échine du Diable qui s’interrogeait sur l’existence des fantômes. Le film s’ouvre sur l’acceptation de cette dernière. Une croyance que le spectateur doit avaler pour rentrer dans cet univers. Des esprits viennent prévenir une jeune fille d’une menace à venir, une mise en garde qu’elle ne comprendra que trop tard. À la mort de son père, elle se réfugie dans les bras d’un étranger aux intentions pour le moins obscures.

L’affiche de Crimson Peak (2015) peut paraître kitch, mais a le mérite d’annoncer la couleur.

Crimson Peak est bourré de références aux oeuvres gothiques, qu’il s’agisse des thèmes abordés, du romantisme qui s’en dégage et de l’esthétique, notamment dans le soin apporté aux décors et costumes. Son réalisateur n’aura de cesse de le répéter, il ne s’agit pas d’un film d’horreur, mais d’un film gothique, combattant les clichés de l’épouvante. L’héroïne, incarnée par Mia Wasikowska, est elle-même une romancière de littérature gothique en devenir et fait une piqûre de rappel sur la difficulté pour les femmes écrivaines de s’imposer dans le milieu. Puisque c’est une femme, on attend d’elle une romance et non une histoire de fantôme. Et comme elle le dit elle-même au cours du film, ce n’est pas une histoire de fantôme, mais une histoire avec des fantômes. Une réplique qui transparaît tout au long de cette oeuvre cinématographique.

The Shape of water : la consécration (2018)

En 2018 Guillermo Del Toro est revenu sur le devant de la scène avec un dixième long métrage : The Shape of Water. Une fois n’est pas coutume, le génie du cinéma de l’étrange donne vie à un monstre, qu’il préfère qualifier de dieu. Celui-ci est directement inspiré de la créature du lac et se retrouve là où on ne l’attend pas : dans une histoire d’amour avec Elisa une jeune femme solitaire et muette. La créature aurait pu être un peu plus humanisée, mais il n’en est rien. Dans son design il s’agit bel et bien d’une bête. Et pourtant, le réalisateur réussit là encore à embarquer son public, à suspendre toute crédulité pour nous projeter dans cette romance improbable. Un joli conte, un drame ponctué de quelques touches d’humour bien pensées, une mise en scène audacieuse et intimiste… Guillermo Del Toro nous offre un film émouvant qui n’hésite pas à mêler les genres, jusqu’à les brouiller. De quoi relancer sa carrière et enfin trouver sa place pour cet ovni du cinéma hollywoodien.

Le réalisateur a été récompensé pour son oeuvre, mais c’est bien tout l’ensemble de sa carrière qui continue de nous passionner. Chacun de ses films répond à une esthétique forte et nous plonge dans un univers particulier, hors du temps et proche du conte. Monsieur Del Toro, ce sont aussi des métrages plus courts, des films d’animation, une série télé, des projets de jeux vidéo, des romans, un dénicheur de talents, etc. Bref, un homme inspirant. Enfin, pour aller plus loin, je vous conseille de vous tourner vers le très documenté podcast de Capture Mag consacré à Guillermo Del Toro, scindé en deux parties pour un peu plus de 5 heures d’écoute et de passion !