Vous êtes installés sur votre canapé depuis dix bonnes minutes quand une étrange vidéo étrange apparaît. On y voit une banane anthropomorphe et son compagnon pomme. Bananita est enceinte de son amant Orangino. Plus tard, après l’accouchement, son mari Appleon découvre que l’enfant qu’elle porte n’est pas le sien… “À suivre…”.
Félicitations, vous venez de découvrir le magnifique monde du “brainrot” et ce n’est que le début. Cette tendance a pris beaucoup d’ampleur ces dernières semaines, les comptes dédiés cumulent des millions de vues. Explorons ensemble l’univers des “fruits drama” et ses mécaniques bien huilées. Est-ce qu’il n’y aurait pas comme un pépin ?
Nouvelle tendance
Depuis plusieurs semaines, les “fruits drama” sont partout sur Instagram et TikTok. Il y a, par exemple cette télé-réalité, reprenant le concept de L’île de la tentation et où des fraises et des bananes en couple doivent résister à des tentateurs et tentatrices. Le compte propriétaire Onlymoviesfr affiche déjà 2,2 millions d’abonnés et 20,2 millions de likes sur TikTok. ll a pourtant publié sa première vidéo le 18 mars.
Grâce à l’intelligence artificielle générative, ce sont des milliers de vidéos du genre qui sont produites tous les jours. Les spectateurs se prennent au jeu, commentent pour connaître la date de sortie du prochain épisode et fomentent des théories sur les prochains retournements de situation. Certains comptes vont même jusqu’à rendre l’expérience interactive en partageant des formulaires de vote. Un nouveau phénomène brainrot qui prend de l’ampleur autant qu’il interroge. Qui sont derrière ces comptes et quels bénéfices en tirent-ils ?
Pour quoi faire ?
Les détenteurs des comptes spécialisés, dont l’identité n’est pas connue, touchent d’abord une rémunération via la plateforme de diffusion. Sur TikTok, le partage de vidéo de plus d’une minute ouvre le droit à une rémunération. Cette somme peut varier selon le nombre de vues, la rémunération mais aussi la zone géographique. Il semblerait en revanche, que les créateurs de ces contenus ne misent pas que sur ces ressorts pour rentabiliser leurs vidéos. Certains comptes proposent des formations pour apprendre à créer ses propres vidéos. Le compte Orchadoflies propose des exemples de prompts à entrer dans Veo 3.1 fast pour obtenir le résultat escompté. Dans une vidéo tuto, l’utilisateur invite les spectateurs à commenter “fruit” pour obtenir le fameux prompt en message privé.
Sa biographie mentionne un code promo pour obtenir des crédits gratuits sur un outil de génération d’images baptisé Flashloop. Le créateur touche sans doute une forme de commission sur la vente et dégage une nouvelle source de revenus grâce à cette affiliation. Nous avons contacté le compte, sans réponse de sa part pour le moment. Une enquête du Monde, publiée en juin dernier, détaillait déjà les mécaniques financières derrière la tendance plus large du brainrot ou “pourriture du cerveau”.
Des discours masculinistes
Outre les considérations financières entourant ces “fruits drama”, c’est surtout les mécaniques narratives qui interrogent. Les vidéos reposent majoritairement sur des schémas dégradants pour la femme. Elle y est présentée comme vénale, indigne de confiance ou colérique. Les maris, eux, sont des victimes, des époux exemplaires qui assistent à la destruction de la cellule familiale. D’autres vidéos reposent également sur des ressorts narratifs grossophobes.
Ces discours se rapprochent finalement des mouvements “incels” ou célibataires involontaires, très présents sur les réseaux sociaux. Selon un rapport du Haut Conseil à l’Égalité, le sexisme hostile et les croyances antiféministes progressent en France. 39% des hommes aujourd’hui estiment que le féminisme menace la place des hommes dans la société.
Les discours masculinistes ont trouvé une résonance particulière sur les réseaux sociaux, en particulier auprès des jeunes. L’association e-enfance explique : “Ces espaces sont gouvernés par l’économie de l’attention : les algorithmes favorisent les contenus les plus polarisants, émotionnels ou provocateurs. Les discours masculinistes s’inscrivent parfaitement dans cette logique de viralité”. L’organisme souligne que cette exposition intervient à un âge clé, marqué par des fragilités identitaires.
À une heure où l’utilisation des réseaux sociaux chez les jeunes inquiète, que des entreprises comme Meta et Google sont condamnées pour avoir volontairement développé des algorithmes qui génère des comportements addictifs, la tendance des “fruits drama” est le reflet d’une mutation de nos usages numériques et un rappel de la difficulté à encadrer ces pratiques. Et tout ça, sans s’inquiéter de l’impact écologique de la génération de ces vidéos…
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