Un emploi sur six. C’est le chiffre que vient de poser l’assureur Coface et l’Observatoire des emplois menacés et émergents (OEM) dans une étude parue hier, révélée par Le Monde. D’ici deux à cinq ans, 16,3 % des salariés français seraient exposés à une menace directe liée à l’intelligence artificielle, soit près de 5 millions de personnes. Un seuil qui tranche avec la prudence habituelle des études économiques sur le sujet.
Ce qui est nouveau ici, c’est moins le chiffre lui-même que la méthodologie. Là où la plupart des projections restent théoriques, l’étude Coface/OEM croise données sectorielles et niveau d’automatisabilité des tâches pour mesurer une exposition concrète, profession par profession. Le résultat est clair puisqu’aujourd’hui, 3,8 % des emplois français sont déjà fragilisés par l’IA générative. Demain, ce sera plus de quatre fois plus.
L’IA agentique va tout changer
Ce bond projeté s’explique en grande partie par une rupture technologique en cours : l’essor de l’IA agentique. Contrairement aux chatbots actuels, ces systèmes sont capables d’enchaîner des tâches complexes de façon autonome, sans supervision humaine à chaque étape. Les entreprises françaises en sont encore majoritairement au stade de l’expérimentation encadrée, seulement 7 % des salariés utilisaient l’IA générative quotidiennement au travail en 2025. Mais la dynamique est là, et elle s’accélère.
L’étude pointe également qu’un emploi sur huit verrait déjà plus de 30 % de ses tâches concernées par une automatisation possible. Ce ne sont pas des postes appelés à disparaître du jour au lendemain, mais leur contenu va fondamentalement changer.
Les cols blancs pris en étau
Le profil des métiers exposés rompt avec les intuitions des vagues technologiques précédentes. Ce ne sont pas les emplois d’exécution ou les lignes d’assemblage qui sont dans le viseur cette fois. L’IA s’attaque aux tâches cognitives : raisonnement, rédaction, analyse, traitement de l’information. Sont ainsi identifiés comme secteurs à haut risque l’architecture, l’ingénierie, l’informatique et les mathématiques, le soutien administratif, le juridique, et les métiers créatifs (design, médias, arts et spectacle).
Ce retournement est historique, car les révolutions industrielles précédentes avaient plutôt laminé les emplois intermédiaires et répétitifs, préservant les professions à fort contenu intellectuel. L’IA générative inverse ce gradient, et les mieux rémunérés ne sont plus les mieux protégés.
Les jeunes constituent une autre catégorie particulièrement exposée. Alors que certaines entreprises gèlent leurs recrutements pour automatiser en amont, les stagiaires et alternants se retrouvent en première ligne car leur rôle est souvent précisément de gérer les tâches à faible valeur ajoutée que l’IA commence à absorber.
Une réponse politique insuffisante
Face à ces projections, la réaction gouvernementale reste timide. L’initiative “Osez l’IA”, lancée pour former 15 millions de professionnels aux usages de l’IA d’ici 2030, est jugée clairement insuffisante par Axelle Arquié, économiste et cofondatrice de l’OEM. Elle a publiquement plaidé pour que les responsables politiques s’emparent du sujet avec la même urgence que les économistes qui le modélisent.
Des voix moins alarmistes existent. Grégory Verdugo, professeur à Cergy-Paris Université et chercheur associé à l’OFCE, relativise en disant que les discours catastrophistes seraient en partie portés par les promoteurs des technologies eux-mêmes, qui ont besoin de démontrer la rentabilité à court terme de leurs investissements massifs. L’argument a du poids. Chaque grande révolution technologique, robotisation, Internet, plateformes numériques, a généré ses prophéties d’effondrement qui ne se sont pas toutes matérialisées, ou pas dans les délais annoncés.
Sauf que cette fois, les signaux concrets ne manquent pas. Les graphistes indépendants, les traducteurs, les juristes chargés des recherches documentaires, plusieurs professions vivent déjà la désintégration partielle de leur activité. L’étude Coface ne prédit pas une catastrophe, elle documente une transformation qui est déjà en marche et ce n’est pas tout à fait pareil.
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