Passer au contenu

Pourquoi le @ a failli ne jamais exister ?

Le 3 octobre 1971, Ray Tomlinson envoie le premier e-mail de l’histoire entre deux machines posées dans la même pièce. Il utilise pour la première fois un symbole qui était alors quasi-invisible dans le monde de l’informatique : le @. Ce symbole vieux de cinq siècles allait s’imposer partout.

Le @ ne sort pas de nulle part. On le retrouve dans des documents commerciaux italiens dès le XVe siècle, où il signifie “à raison de”, une unité de mesure dans les transactions marchandes. Il fait partie du jeu de caractères ASCII depuis 1963, coincé sur les claviers entre les lettres et les ponctuations, sans usage réel dans l’informatique de l’époque.

Tomlinson, ingénieur chez BBN Technologies, travaille en 1971 sur un programme de messagerie pour ARPANET, le réseau précurseur d’internet. Son problème est simple puisqu’il faut trouver un moyen d’adresser un message à un utilisateur sur une machine distante spécifique. L’adresse doit contenir deux informations, l’identifiant de la personne, et le nom de la machine hôte, séparées par un caractère qui ne risque pas d’apparaître dans un prénom ou un nom.

Trente secondes de réflexion

Tomlinson parcourt son clavier. Il cherche un séparateur qui ne génère aucune ambiguïté. Le @ s’impose immédiatement : il est là, il est unique, et personne ne s’appelle “Jean@” ou “Martin@”. Zéro risque de collision avec un identifiant réel. Il le choisit en quelques secondes.

Le premier message envoyé via ce système va d’un terminal à l’autre dans les locaux de BBN. Tomlinson ne se souvient plus de son contenu. Dans une interview des années plus tard, il évoquera “quelque chose comme QWERTYUIOP”, une ligne de test, sans valeur historique délibérée. Il n’avait aucune idée de ce qu’il venait de poser.

Du réseau de recherche à 300 milliards de messages par jour

À l’époque, ARPANET compte quelques dizaines de nœuds, réservés à la recherche militaire et universitaire américaine. L’e-mail reste un outil confidentiel pendant des années. C’est la démocratisation d’internet dans les années 1990 qui propulse le @ au rang de symbole universel, au point que certaines langues lui inventent des noms propres : “arobase” en français, “strudel” en hébreu, “singe” en néerlandais.

Ray Tomlinson est mort en mars 2016, à 74 ans. Environ 300 milliards d’e-mails transitent chaque jour dans le monde. Le symbole qu’il a choisi en quelques secondes, sur un clavier encombré de caractères inutiles, est probablement le plus tapé de l’histoire humaine. Il n’a pas breveté son idée. Il n’en a jamais touché un centime.

🟣 Pour ne manquer aucune news sur le Journal du Geek, suivez-nous sur Google et sur notre canal WhatsApp. Et si vous nous adorez, on a une newsletter tous les matins.

Mode