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Communiquer avec des dragons et des elfes : comment France Travail a laissé passé des formations bidons ?

Un stage de deux jours, 300€ la session, en pleine Normandie. Au programme : palpation de champs énergétiques, activation de codes magiques et dialogue avec un roi elfique. Financé, en partie, par France Travail.

Il y a des chiffres qui résistent à l’absurde. Début 2026, la France comptait plus de 7,6 millions de demandeurs d’emploi inscrits à France Travail, toutes catégories confondues. Le taux de chômage atteignait 7,9 % de la population active au quatrième trimestre 2025, selon l’Insee. C’est dans ce contexte que l’émission Complément d’enquête sur France 2 a diffusé, le 9 avril 2026, un reportage devenu viral en quelques heures : depuis des années, France Travail référence, et parfois même finance des stages de développement personnel proposant à des demandeurs d’emploi de rencontrer des elfes, des gnomes, des licornes et des dragons.

« On va aller à la rencontre du peuple des elfes »

Dans le reportage diffusé sur France 2 la semaine dernière, la journaliste infiltrée filme en caméra cachée ce qui ressemble à un sketch Le stage, référencé sur le site officiel de France Travail sous un intitulé de formation bien-être, dure deux jours et coûte 300€ par participant. La formatrice, se présente comme une gébiologiste, une pseudo-science débunkée par le Youtubeur G. Milgram il y a un peu plus d’un an dans une vidéo, où il expliquait déjà que les spécialistes du genre étaient largement subventionnés par l’État.

Palpation de champs énergétiques invisibles, activation de codes magiques, invitation à dialoguer avec Dagda, présenté comme « un grand roi elfique», puis appel collectif d’un dragon… Selon le documentaire, les formations tiendraient bonne place sur le site de France Travail, et certains conseillers iraient jusqu’à les conseiller aux allocataires.

Un business financé par l’État

Le problème n’est pas seulement surréaliste. Il est systémique. Et il dure depuis longtemps. En 2013 déjà, une commission d’enquête sénatoriale sur les dérives sectaires dans le domaine de la santé pointait l’inaction de l’ex-Pôle Emploi, lui reprochant de s’en tenir « à la stricte application du caractère légal de ces métiers », sans évaluer leur dangerosité réelle. Treize ans plus tard, l’émission de France 2 révèle que rien n’a fondamentalement changé.

Sur la période documentée, une formatrice spécialisée dans ces ateliers bien-être aurait perçu jusqu’à 43 000 € de France Travail entre 2011 et 2020. La promesse de parler aux dragons n’est pas un accident de parcours dans un catalogue de 400 000 formations. C’est un modèle économique structuré autour d’une faille institutionnelle. Le secteur du bien-être et des médecines non conventionnelles bénéficie d’un flou juridique considérable en France. Dès qu’un organisme de formation obtient une certification Qualiopi ou l’équivalent, les conseillers de France Travail peuvent l’orienter vers leurs bénéficiaires.

Ce qui aggrave le tableau, c’est la dimension sectaires de ces pseudo-sciences. Les mouvements qui gravitent autour de figures comme Yann Lipnick sont régulièrement surveillés par la Miviludes, la mission interministérielle de vigilance et de lutte contre les dérives sectaires. Certains de ces thérapeutes auto-proclamés conseillent à leurs patients d’abandonner leur traitements en cas de maladies, au profit de pratiques vibratoires. Orienter un demandeur d’emploi vulnérable vers ce type de structure avec l’aval du service public, ce n’est plus seulement absurde, c’est potentiellement très dangereux.

La réponse gênée du directeur général

Face aux images de France 2, Thibaut Guilluy, directeur général de France Travail, a indiqué être surpris. Il a qualifié la formation de “franchement bizarre” et “assez loin des objectifs” de son organisme, avant de promettre sa suppression du catalogue. Reste que d’autres existent, et continuent d’avoir pignon sur rue.

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