Après avoir regardé sans broncher Hollywood s’emparer de tous les romans emblématiques de la littérature française, l’Hexagone s’organise. Pathé a fait éclore un DCU, Dumas Cinematic Universe avec Les Trois Mousquetaires en 2023 puis Le Comte de Monte-Cristo en 2024. Dans le premier cas, le succès a été plus modéré qu’envisagé. Le second, en revanche, n’avait presque rien à envier à ses concurrents outre-Atlantique.
StudioCanal aussi veut donner dans le divertissement d’ampleur et reprend Les Misérables aux Américains. Ici, pas de Hugh Jackman qui pousse la chansonnette ou d’Anne Hathaway prête à se raser le crâne pour donner vie à Fantine. Gérard Lanvin fait face à Tahar Rahim et Camille Cottin dans cette adaptation qui veut donner dans l’épique et le tragique…
Le scénario ne fait pas de choix
Comment résume-t-on un volume de plus de 2 000 pages en trois heures ? On ne le fait pas. Fred Cavayé veut brasser large, s’emparer de la fresque dans son intégralité… mais échoue de cette manière à lui rendre hommage. Il condense le parcours de Jean Valjean, de Fantine et de Cosette en sacrifiant par la même occasion toute nuance. Le vol de la miche de pain, le bagne, la rencontre avec le curé et sa vie sous une nouvelle identité, tout y passe.
Une manière pour le récit de construire son héros, sa chute et de préparer les spectateurs à ce qui les attend. Sauf que, une fois passée cette mise en bouche, le film de Fred Cavayé ne sait plus où donner de la tête. Jean Valjean reste le point d’ancrage, mais il laisse trop souvent sa place à Fantine, Cosette ou encore les Thénardier.

Cette narration à plusieurs points de vue dilue toute la portée dramatique et épique du récit dans un trop plein. En voulant peindre le tableau d’une France au bord de la crise, dans toute son ampleur, Les Misérables en oublie de faire vivre ses personnages autrement qu’au travers des dialogues. Tout va trop vite, le montage enchaîne les séquences sans jamais leur donner le temps de se déployer tout à fait.
Les moments charnières, la mort de Fantine ou la confrontation entre Javert et Jean Valjean, et même la séquence lors de la révolution, manquent cruellement d’impact. Elles sont noyées dans un film-fleuve qui n’arrête jamais sa course. Il faut déjà passer au prochain chapitre, il faut déjà préparer le grand final. Pas de temps pour l’ennui… pour la subtilité non plus.

En 2024, Matthieu Delaporte et Alexandre De La Patellière avaient eu la bonne idée de repenser le récit du Comte Monte-Cristo en trois actes d’une efficacité évidente. Cette formule plus simple portait ses fruits et permettait au héros de Pierre Niney de prendre toute la lumière. C’est à travers ses yeux que le récit de Dumas prenait vie, lui qui guidait le spectateur dans sa quête vengeresse.
Ici, Vincent Lindon est réduit à la stature d’un Avengers en VF. Il pourrait faire ça toute la journée ! Pas nous. La caméra le filme d’ailleurs de telle manière. Lorsqu’il entre dans l’auberge des Thénardier, il est auréolé d’une lumière divine, en contreplongée, et il vient sauver la veuve et l’orphelin (littéralement). Cette solennité prête à sourire, on a d’ailleurs entendu quelques rires ici et là durant la projection.
Finalement, il n’y a que le personnage de Javert qui semble échapper à cette écriture en deux dimensions. Le film parvient tout de même à faire exister toute sa dualité et les raisons de son obsession pour Jean Valjean et la justice. Tahar Rahim est habité par le personnage, sauve beaucoup de séquences par son indéniable talent pour jouer les antagonistes. Mais il est aussi le douloureux rappel que le film aurait pu, faire le choix, de ne pas miser sur un récit choral pour se concentrer sur ce qui marche.
Une adaptation inoffensive
Raconter la révolte d’un peuple en 2026 n’est pas anodin, mais Fred Cavayé n’est visiblement pas au courant. Tandis que Victor Hugo infusait son roman de réflexions sur l’idéal républicain et démocratique, interrogeant la légalité et la morale, la copie de StudioCanal prend des détours pour éviter à tout prix d’être corrosive. Les Misérables refuse d’être un miroir de l’époque contemporaine, où les foules se dressent contre le gouvernement et où la démocratie semble menacée.
À la place, Fred Cavayé martèle un discours humaniste consensuel, ronflant, et franchement poussif. La voix off, pas subtile pour un sou, viendra appuyer ces “belles morales” plutôt que leur donner vie. À plus d’un titre, la campagne promotionnelle du long-métrage est plus intéressante que le film lui-même. Camille Cottin soutenant les manifestations lycéennes, Vincent Lindon qui, sur le plateau de France Inter, relie sa réplique “À trop vouloir l’ordre, on finit par engendrer le chaos” à l’actualité. Les Misérables est finalement plus pertinent une fois passées les portes du cinéma.

La mise en scène, de son côté, est aussi sage qu’elle est appuyée. Fred Cavayé a quelques fulgurances. Il s’inspire de l’art pictural pour immortaliser le champ de bataille de Waterloo ou la capitale pendant l’insurrection républicaine de 1832. Mais ces belles idées sont peu nombreuses pour nous convaincre. Ailleurs, on se contentera de quelques plans en drone pour rentabiliser l’argent dépensé sur les décors et les costumes et des champs contre champs pour les dialogues.
Le défi était impossible
Au bout du compte, Les Misérables est moins échec qu’un constat. Les blockbusters à la française tournent déjà en rond. Ce n’est pas franchement surprenant. Le public commence doucement à abandonner les superproductions américaines, des blockbusters dans lesquels Hollywood investit énormément bident sérieusement. Dans le même temps, des petits projets incarnés par de nouvelles voix du septième art déjouent les pronostics. La France arrive-t-elle après la bataille ? Sans doute. Mais surtout, les studios de l’Hexagone auraient tout intérêt à se pencher sur des récits français n’ayant pas déjà été adaptés à de nombreuses reprises.

On devra patienter encore un peu, puisque le prochain projet de cette trempe n’est pas franchement inconnu au bataillon. SND veut faire du Fantôme de l’Opéra de Gaston Leroux un Twilight 2.0. Oui, un peu comme le film de Joel Schumacher. Ces Américains toujours…