On imagine souvent l’Espagne et le Portugal comme un bloc de roche qui ne bouge pas, et c’est effectivement ce que l’on constate à l’échelle d’une vie humaine. Une étude publiée dans la revue Gondwana Research par des géologues de l’Université du Pays basque (EHU) affirme pourtant que la péninsule ibérique tourne lentement sur elle-même. “Les nouvelles données confirment que la péninsule ibérique tourne dans le sens horaire“, explique Asier Madarieta-Txurruka, premier auteur de l’étude.
Ce sens de rotation est une surprise, puisque les géologues connaissaient surtout le mouvement inverse. Lorsque le golfe de Gascogne s’est ouvert, il y a une centaine de millions d’années, la péninsule ibérique s’est écartée de la France en tournant dans le sens anti-horaire. Ce mouvement ancien n’est pas remis en cause, l’étude décrit simplement ce qui se passe aujourd’hui.
Pour arriver à ce résultat, les chercheurs ont croisé deux types de données. Ils ont utilisé les enregistrements des séismes, qui sont suffisamment précis depuis 1980 environ, et les mesures par satellite (GNSS) de la déformation du sol, disponibles depuis 1999. Les premiers indiquent dans quelle direction la croûte terrestre est comprimée, les secondes montrent comment la surface se déplace d’une année sur l’autre.
Pourquoi la péninsule ibérique tourne-t-elle ?
Le point de départ est connu depuis longtemps, la plaque africaine remonte vers le nord et se rapproche de la plaque eurasienne à une vitesse de 4 à 6 millimètres par an. Cela représente environ un mètre tous les deux siècles, ce qui paraît très peu mais suffit à accumuler des contraintes importantes dans la croûte terrestre.
Toutefois, cette poussée ne s’exerce pas de la même façon partout. Entre l’Espagne et le Maroc se trouve le domaine d’Alboran, un petit bloc qui se déplace vers l’ouest et qui forme l’arc de Gibraltar, entre les cordillères Bétiques et le Rif. À l’est du détroit, cet arc absorbe une grande partie de la déformation et l’empêche de se transmettre vers l’intérieur de la péninsule ibérique. À l’ouest du détroit en revanche, l’Afrique et la péninsule ibérique sont directement en contact.
La péninsule ibérique est donc poussée plus fortement d’un côté que de l’autre, et c’est ce déséquilibre qui la fait tourner.
Des failles actives qui restent à trouver
L’étude n’est pas seulement une curiosité pour les géologues, elle a aussi des conséquences sur l’évaluation du risque sismique. Les chercheurs signalent notamment deux zones où une activité est bien mesurée, mais où l’on ne sait pas encore quelle structure en est responsable. Il s’agit de l’ouest des Pyrénées et de l’ouest de l’arc de Gibraltar, dans les provinces de Cadix et de Séville.
Ils demandent donc de nouvelles campagnes géologiques et géophysiques dans ces deux secteurs. L’objectif est de compléter la base QAFI, qui recense les failles actives de la péninsule ibérique. Pour rappel, le sud-ouest de la péninsule a déjà connu des séismes majeurs, à commencer par celui de Lisbonne en 1755.
Nuances et limites
Il faut toutefois rester prudent sur la portée de ces résultats. Les mesures par satellite ne couvrent que vingt-cinq ans et les données sismiques une quarantaine d’années, ce qui est très court pour un phénomène qui se déroule sur des millions d’années. Asier Madarieta-Txurruka parle d’ailleurs lui-même d’une “fenêtre minuscule” à l’échelle des temps géologiques.
Autre nuance, cette rotation ne permet pas de prévoir quand ni où un séisme se produira. Elle aide seulement à savoir dans quelles zones les contraintes s’accumulent, et donc où il faut chercher en priorité.
Non, vous ne verrez pas l’Espagne changer de place sur la carte
À ce jour, la rotation de la péninsule ibérique se mesure en millimètres par an et personne ne peut la ressentir. Elle n’aura aucun effet visible sur les côtes ou sur les frontières avant des millions d’années. Ce qui change réellement concerne surtout les géologues, qui disposent d’un nouveau modèle pour expliquer comment la région se déforme. Quant au risque sismique dans le sud de l’Espagne, au Portugal et au nord du Maroc, il existait bel et bien avant cette étude, mais on sait désormais un peu mieux où regarder.