Le 1er octobre 2026, à 17 h 10 heure de Paris, une fusée Falcon 9 a décollé du complexe de lancement 40 de la base spatiale de Cap Canaveral, en Floride, propulsant vers la Station spatiale internationale quatre astronautes à bord de la capsule Crew Dragon Grace. La routine, pour SpaceX, dont c’est la treizième rotation d’équipage opérationnelle sous contrat de la NASA. Toutefois, ce qui l’est beaucoup moins, c’est la durée du trajet : 7 heures et 55 minutes entre le décollage et l’amarrage au module Harmony de l’ISS, survenu à 1 h 05 dans la nuit du 2 octobre (heure française).
C’est le vol habité le plus rapide jamais réalisé par un véhicule spatial américain, pulvérisant de près de sept heures le précédent record détenu par la mission Crew-11 en août 2025 (14 heures et 43 minutes). C’est aussi la première fois depuis l’ère Apollo que la NASA ose apposer le chiffre 13 sur une mission habitée, un tabou né d’un incident qui s’est produit lors de la mission Apollo 13, en 1970. Un épisode traumatisant pour l’agence américaine, auquel l’équipage de Crew-13 a choisi de rendre hommage.

Un trajet rapide comme l’éclair : comment est-ce possible ?
La vitesse de transit entre la Terre et l’ISS dépend en premier lieu de la position relative de la station au moment précis du décollage. Celle-ci orbite à environ 408 kilomètres d’altitude et effectue un tour complet de la Terre toutes les 90 minutes à une vitesse d’environ 28 000 km/h ;les véhicules qui la rejoignent doivent décoller dans une fenêtre très étroite, au moment où le plan orbital de l’ISS s’aligne avec le pas de tir.
En l’occurrence, pour Crew-13, une fois que leur capsule séparée de la Falcon 9 et placée en orbite, elle a dû parcourir une trajectoire de rattrapage la rapprochant progressivement de la station, orbite après orbite, jusqu’à ce que les deux véhicules se retrouvent suffisamment proches pour entamer la phase d’approche finale et d’amarrage automatique.
Lors des premières missions Crew Dragon, en 2020 et 2021, ce rendez-vous orbital prenait entre 19 et 27 heures. La mission Crew-11, lancée le 1er août 2025, avait ramené ce délai à 14 heures et 43 minutes, ce qui constituait alors le trajet habité le plus court jamais accompli par un vaisseau américain. Le vol cargo CRS-31, en novembre 2024, avait fait mieux encore avec 12 heures et 33 minutes, mais sans personne à bord. Crew-13 a donc mis deux fois moins de temps que Crew-11.
Julianna Scheiman, directrice des programmes scientifiques et Dragon chez SpaceX, a reconnu que le record devait beaucoup à un alignement orbital exceptionnellement favorable : « La station se trouvait dans une position idéale, et la mécanique orbitale, la physique de l’ensemble, se sont combinées pour que ce soit le temps de transit le plus court que nous ayons jamais obtenu. » Elle a toutefois précisé que cette performance se rapprochait de la limite théorique atteignable par les capsules Crew Dragon sur ce type de mission.
Le record absolu du trajet habité vers l’ISS, tous véhicules confondus, reste détenu par le Soyouz MS-17, qui avait rejoint la station en 3 heures et 3 minutes le 14 octobre 2020, au départ du cosmodrome de Baïkonour, au Kazakhstan, avec à son bord les cosmonautes Sergueï Ryjikov et Sergueï Koud-Svertchkov ainsi que l’astronaute de la NASA Kathleen Rubins. En seulement deux orbites, le vaisseau s’était arrimé au module Rassvet ; une technique que les Russes avaient validée en 2018 sur un vol cargo automatique (Progress MS-09) favorisée par la géométrie orbitale particulière du cosmodrome kazakh, dont l’inclinaison de lancement coïncide presque parfaitement avec celle de la station.
Le Crew Dragon n’est ni plus lent ni moins puissant qu’un Soyouz, mais la NASA n’a jamais considéré la réduction du temps de transit comme une priorité, car la capsule de SpaceX, bien plus spacieuse, offre un confort suffisant pour que l’équipage ne subisse pas un vol prolongé de la même manière que dans l’habitacle étroit du vaisseau russe.
Avec 9 m3 de volume pressurisé, des écrans tactiles de contrôle et suffisamment d’espace libre pour qu’un astronaute puisse flotter sans être confiné à son siège, la capsule américaine fait figure de limousine face à l’habitacle exigu du Soyouz, où l’équipage reste à l’étroit dans ses sièges moulés pendant toute la durée des manœuvres.
Le chiffre 13 : un tabou de 56 ans enfin brisé
Outre la vitesse impressionnante du trajet, Crew-13 portait également un poids symbolique considérable du point de vue de la NASA. Depuis Apollo 13, c’est la toute première mission habitée américaine à porter officiellement le numéro 13. En effet, en avril 1970, le troisième alunissage du programme Apollo avait viré au cauchemar lorsqu’un réservoir d’oxygène du module de service avait explosé en plein vol, à plus de 300 000 kilomètres de la Terre. L’accident avait privé l’équipage de Jim Lovell, Jack Swigert et Fred Haise d’une partie de leur alimentation électrique, de leur eau et de leur système de propulsion principal.
L’alunissage devint impossible et pour la NASA, seule la survie de l’équipage comptait. Les trois hommes se réfugièrent dans le module lunaire Aquarius, transformé en canot de sauvetage improvisé, et mirent quatre jours à regagner la Terre.
La triskaïdékaphobie (la peur du nombre 13) s’est ensuite institutionnalisée à la NASA. Lorsque le programme de la navette spatiale atteignit sa treizième mission en 1984, l’administrateur de l’agence, James Beggs, refusa catégoriquement de la numéroter STS-13. Il imposa un système de désignation pour le mois alambiqué mêlant l’année fiscale, le site de lancement et l’ordre chronologique prévu du vol : STS-13 devint ainsi STS-41-C, où le « 4 » correspondait à l’année fiscale 1984, le « 1 » au Centre spatial Kennedy en Floride et le « C » à la troisième mission planifiée de l’année.
Bob Crippen, commandant de cette même mission, avait raconté dans un entretien pour les archives orales de la NASA que Beggs avait été formel : il n’y aurait pas d’autre Apollo 13, ni de navette 13. Ce système de numérotation à coller des migraines fut abandonné après la tragédie de la navette Challenger en 1986, et les vols reprirent une désignation séquentielle classique, mais le chiffre 13, lui, resta banni des désignations de vols américains pendant plus de cinquante ans.
L’équipage de Crew-13 a donc rompu avec cette superstition ; Jessica Watkins, commandante du vol, a expliqué lors de la conférence de presse précédant le lancement que l’écusson de mission avait même été conçu en hommage à celui d’Apollo 13 : chiffres romains, teinte dorée dominante, dragon tourné vers le ciel. « Nous voulions honorer leur héritage, leur résilience, leur ténacité, et en emporter un peu avec nous », a-t-elle déclaré. L’équipage s’est même rendu sur le pas de tir à bord de Tesla arborant des plaques d’immatriculation « Lucky 13 ».
Désormais intégré à l’Expédition 75 aux côtés de l’astronaute de la NASA Anil Menon et des cosmonautes Piotr Doubrov et Anna Kikina, l’équipage de Crew-13 passera cinq mois et demi à bord de l’ISS. Ils a du pain sur la planche : étude des vols prolongés sur le système cardiovasculaire et le tissu osseux, culture de végétaux en micropesanteur, étude de pathologies en conditions de microgravité et préparation technologique des futures missions lunaires du programme Artemis. Des travaux qui ne feront pas les gros titres de la presse, mais qui détermineront, un jour, si l’humanité est capable de poser le pied sur Mars sans que ses astronautes ne passent l’arme à gauche sur le trajet.