Le MIT (Massachusetts Institute of Technology), où elle avait travaillé pendant près de vingt ans, a annoncé sa disparition, hier, le 7 octobre. Margaret Hamilton est décédée le 30 septembre 2026 à Cambridge, dans le Massachusetts, à l’âge de 90 ans. Née le 17 août 1936 à Paoli, dans l’Indiana, elle avait étudié les mathématiques à l’Earlham College avant de s’installer à Boston avec son mari en 1959 et de rejoindre le MIT, d’abord au département de météorologie, puis, en 1965, le laboratoire d’instrumentation qui avait décroché, quatre ans plus tôt un contrat de la NASA pour développer les systèmes de guidage du programme Apollo.
Elle y fut recrutée comme programmeuse et gravit rapidement les échelons jusqu’à diriger la division de développement logiciel, où plus de 400 ingénieurs travaillaient sous sa supervision. C’est à elle que l’on doit l’invention même du terme « ingénierie logicielle », à une époque où le développement de programmes informatiques n’était pas encore considéré comme une discipline d’ingénierie à part entière et où les femmes étaient cantonnées à des rôles subalternes.
Olivier de Weck, directeur par intérim du département d’aéronautique et d’astronautique du MIT, a souhaité lui rendre hommage dans ce communiqué du MIT. « Dire que Margaret Hamilton était une pionnière — dire qu’elle était en avance sur son temps — serait un doux euphémisme. Elle était ingénieure logiciel à une époque où cette discipline n’en était qu’à ses balbutiements ; non contente de concevoir elle-même du code de pointe, elle a dirigé l’équipe qui s’est appuyée sur cette technologie émergente pour bâtir l’un des systèmes les plus complexes de l’histoire humaine. » Le programme Apollo lui doit, en très grande partie, sa réussite, puisque, sans elle, l’alunissage du 20 juillet 1969 ne se serait pas aussi bien déroulé, ou pire : il n’aurait peut-être jamais pu avoir lieu.
We’ve lost an icon. Margaret Hamilton, a computer science pioneer best known for her work at MIT leading development of the flight software for the Apollo missions to the moon, has died at 90. Read about her legacy via MIT News: https://t.co/ODkbdIsoHw https://t.co/M2xauYYUkU
— Massachusetts Institute of Technology (MIT) (@MIT) October 7, 2026
Margaret Hamilton : la femme qui a sauvé Apollo 11
Nous sommes le 20 juillet 1969, le module lunaire Eagle est en phase de descente motorisée vers la mer de la Tranquillité. C’est la toute dernière étape d’Apollo 11, celle qui doit concrétiser huit années d’efforts, 400 000 ingénieurs mobilisés et 25,4 milliards de dollars investis : poser pour la première fois un être humain sur la Lune. Neil Armstrong et Buzz Aldrin ne sont plus qu’à 1 800 mètres de la surface lorsque l’écran de l’ordinateur de bord, l’Apollo Guidance Computer, s’illumine d’un code qu’aucun des deux n’a jamais vu lors des simulations : 1202.
La cause : une erreur de configuration du radar de rendez-vous, un système prévu pour permettre à Eagle de retrouver le module de commande de Michael Collins en orbite lunaire si l’alunissage devait être abandonné. Un interrupteur matériel avait été laissé en position active, et le radar noyait le processeur de données dont l’ordinateur n’avait aucun usage à ce stade de la descente.
L’Apollo Guidance Computer était une machine aux capacités dérisoires comparées à celles du moindre téléphone contemporain (seulement 74 ko de mémoire et 1 MHz de fréquence). Il s’est retrouvé à devoir traiter les requêtes du radar en même temps que les équations de trajectoire, la régulation du moteur et l’affichage des données de vol. Saturé, sa file de requêtes était pleine et il risquait de planter au pire moment qui soit.
Au centre de contrôle de Houston, Steve Bales, l’officier de guidage, doit trancher en quelques secondes : poursuivre la descente ou ordonner l’abandon. Lors d’une simulation quelques jours plus tôt, une alarme comparable l’avait conduit à interrompre l’exercice, une décision qui s’était d’ailleurs révélée inutile. Cette fois, le module est à moins de deux km de la Lune et son carburant brûle à toute vitesse. S’il décide d’abandonner, Apollo 11 échoue à la dernière minute ; s’il poursuit et que l’ordinateur lâche, Armstrong et Aldrin s’écrasent sur la Lune en direct devant 600 millions de téléspectateurs.
Heureusement, Hamilton et son équipe avaient travaillé sur un scénario exactement de ce type, des années avant le vol. Elle avait conçu une architecture logicielle appelée « Priority Displays » capable de réagir seule en cas de surcharge du processeur : au lieu de planter ou de tout interrompre, le programme identifiait les tâches en cours par ordre de priorité, supprimait celles dont l’ordinateur pouvait se passer (comme les données du radar de rendez-vous) et redémarrait à partir d’un état stable.
Il ne conservait que les fonctions sans lesquelles l’alunissage était impossible : guidage, contrôle de la poussée, navigation et affichage des données de vol aux pilotes. Au moment de l’alunissage, l’alarme 1202 s’est déclenchée cinq fois en quatre minutes ; cinq fois, le logiciel a purgé les instructions parasites et relancé les fonctions vitales du module, exactement comme Hamilton l’avait prévu.
Pendant ce temps, au sol, Steve Bales avait pris sa décision : il a suivi les instructions d’une feuille manuscrite glissée sous le plexiglas de sa console par Jack Garman, un ingénieur de 24 ans qui avait pris l’initiative, quelques jours avant le lancement, de répertorier chaque code d’alarme que l’ordinateur de bord pouvait émettre pendant la descente, en indiquant en face de chacun s’il fallait poursuivre ou abandonner. En face du 1202, un seul mot : continuer.
Bales transmit l’ordre, Armstrong reprit le module Eagle en pilotage manuel pour survoler un champ de rochers sur lequel l’ordinateur l’aurait posé, et le déposa sur le sol lunaire avec moins de 25 secondes de carburant dans les réservoirs.

Aussi ancienne soit cette histoire, le programme Artemis, a hérité des principes de conception logicielle qu’Hamilton a imaginés. Architecture tolérante aux pannes, découplage des tâches et des priorités en temps réel, tests des logiciels de vol en raccordement avec les composants électroniques et mécaniques, redémarrage rapide de modules logiciels ou conception de code sécurisé : autant de standards d’ingénierie que l’on retrouve dans n’importe quelle capsule ou lanceur moderne (Space Launch System de la NASA, Ariane 6 de l’ESA ou Starship de SpaceX). L’informatique dans son intégralité n’aurait pas été la même sans elle, puisqu’elle a transformé le code en discipline scientifique à part entière. Sa disparition laissera un immense vide : Margaret Hamilton faisait partie des derniers témoins de ce que l’humanité a accompli de plus grand au siècle dernier ; la plus belle manière de lui rendre hommage aujourd’hui serait de ne plus jamais oublier son nom.