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TikTok a-t-il transformé le TDAH en phénomène de mode ? Un psychologue alerte sur les ravages de la désinformation

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Des milliers de personnes s’auto-diagnostiquent entre deux danses virales, sur la foi de vidéos produites par des inconnus dont la seule qualification est d’avoir un ring light et du culot. La culture TikTok a changé le TDAH (Trouble Déficit de l’Attention avec ou sans Hyperactivité), trouble du neurodéveloppement d’origine cérébrale, en accessoire identitaire, et quiconque ose le rappeler se fait traiter de « validiste ».

La désinformation vit, malheureusement, avec TikTok une grande histoire d’amour : théories du complot, géopolitique, climatoscepticisme, médecines alternatives, vidéos stupides générées par IA… Tout passe à la broyeuse de l’algorithme de l’application de divertissement chinoise, y compris les sujets les plus graves, comme la perception que ses utilisateurs ont de leur propre santé mentale. Si le phénomène touche de nombreux troubles mentaux (autisme, trouble dissociatif de l’identité, burn-out, etc.), c’est avec le TDAH que la machine s’est le plus emballée, avec entre 50 et 89 % de vidéos contenant des informations trompeuses ou scientifiquement infondées, comme le documente une revue systématique publiée en mars 2026 dans la revue Educational Psychology in Practice, contre 22 % sur YouTube et moins de 15 % sur Facebook, selon les données compilées par Go Health.

Un écosystème toxique dans lequel les créateurs de contenus sans aucune qualification clinique pathologisent des comportements parfaitement ordinaires (procrastination, oublis de clés, difficulté à se concentrer en réunion, sentiment d’être submergé par la moindre tâche) et les présentent comme autant de symptômes irréfutables d’un TDAH. Résultat : aux États-Unis, un adulte sur quatre pense être atteint par cette affection, alors que seuls 6 % de la population en sont réellement diagnostiqués, selon ce rapport datant de 2024 partagé sur PubMed Central.

Un narcissisme d’un nouveau genre, nourri par la recherche permanente d’attention et la marchandisation du soi, auquel Kevin Antshel, professeur de psychologie à l’Université de Syracuse (État de New York) et directeur du programme doctoral en psychologie clinique a souhaité réagir.

Le prêt-à-penser toxique que TikTok injecte dans les esprits

Antshel a une longue expérience en la matière puisqu’il étudie depuis des années la façon dont le TDAH est diagnostiqué et traité, y compris lorsqu’il coexiste avec des troubles anxieux, l’autisme ou des troubles d’apprentissage. « Attribuer tout au TDAH peut laisser d’autres besoins importants non reconnus et non traités », précise-t-il. Selon lui, « les gens reconsidèrent ce à quoi ils pensaient que le TDAH ressemblait » et « les réseaux sociaux leur offrent un espace pour se demander si cela correspond à leur expérience ».

Il n’est donc pas contre l’exposition de ce trouble au plus grand nombre, mais ne peut pas concevoir qu’un tel processus d’identification biaisé puisse se mettre en place à cause d’une application. Raison pour laquelle il a mis sur pied, avec sa doctorante Ashley Schiros, une étude : pour comprendre les dégâts de l’autodiagnostic. Menée auprès de 490 étudiants répartis en trois groupes, elle a été publiée le 5 juin 2025 dans la revue European Child & Adolescent Psychiatry.

Un tiers des participants a visionné des vidéos TikTok contenant des informations factuellement exactes sur le TDAH (difficulté à rendre ses devoirs dans les temps, perte fréquente d’objets du quotidien), l’autre des contenus reprenant les poncifs les plus répandus sur la plateforme, comme la « paralysie liée au TDAH » ou le besoin compulsif de plaire aux autres, des notions absentes du DSM-5, la Bible de la psychiatrie. Le dernier tiers, servant de groupe contrôle, a visionné des vidéos sans rapport avec le TDAH. Leurs connaissances sur le trouble ont été mesurées avant et après visionnage.

Les étudiants exposés aux faux contenus ont affiché, sans surprise, des connaissances plus faibles sur le TDAH. Pourtant, ils étaient persuadés d’en savoir plus et se montraient nettement plus confiants quant à la justesse de leurs connaissances. Le problème mis en exergue ici n’est pas tant l’ignorance en soi, mais l’ignorance doublée de fausses certitudes. L’étudiant, après cette session de visionnage de vidéos, ne se dit pas « je devrais vérifier » ; il se dit « ça y est, j’ai compris ce que j’ai », et il peut potentiellement passer à l’étape suivante : la prise de rendez-vous, voire l’automédication.

L’étude le confirme chiffres à l’appui : les étudiants armés de fausses connaissances ont déclaré vouloir consulter davantage, mais aussi recourir à des traitements sans aucune assise scientifique. « La croyance en des traitements non validés peut conduire à l’autodiagnostic ou créer des obstacles à l’accès aux soins fondés sur les preuves », avertit Schiros.

On touche ici au cœur du problème : les vidéos fabriquent de toutes pièces les convictions, qui elles mêmes installent dans l’esprit des usagers une demande qui ne devrait pas exister et la demande les oriente vers n’importe quoi, pourvu que cela confirme ce que l’algorithme a semé, sans qu’un seul professionnel de santé n’interrompe ce parcours.

Le malade imaginaire

De surcroît, Schiros et Antshel ont isolé un facteur aggravant : la valeur du divertissement. Concrètement, les étudiants qui ont pris du plaisir à regarder les vidéos, qu’elles soient exactes ou trompeuses, en ont davantage retenu le contenu et ont exprimé une motivation plus forte à entamer des démarches diagnostiques.

Sur TikTok, la forme est plus importante que le fond et l’émotion l’emporte sur l’impartialité des faits ou la réalité : c’est de cette manière que ByteDance (sa maison mère) maintient ses usagers captifs à l’aide de son algorithme agressif, lui rapportant des dizaines de milliards par an.

C’est d’ailleurs l’une des raisons qui a motivé Schiros à lancer cette étude : en milieu clinique, elle voyait arriver de plus en plus d’étudiants demandant une évaluation TDAH, parce qu’ils s’étaient reconnus dans une vidéo TikTok. Le parcours de soin classique, qui part (normalement) de l’observation des symptômes vers le diagnostic posé par un professionnel, s’est inversé : dans certains cas, il part désormais d’une vidéo virale pour remonter vers le cabinet, avec une conclusion déjà écrite et une attente de confirmation dans la tête du « patient ». C’est toute la perversité du modèle économique érigé par ByteDance : TikTok crée un problème qui ne concerne pas l’entreprise. L’utilisateur se convainc d’être malade grâce à l’application, consulte un professionnel qui doit le détromper à ses frais (ou à ceux de la collectivité), et retourne sur TikTok chercher du réconfort auprès d’une communauté qui lui confirme que le médecin avait tort. La boucle est bouclée ; l’algorithme continue de tourner, et ByteDance peut affirmer en toute impunité qu’elle « contribue à la sensibilisation ».

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