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“Livre de l’horreur” : c’est quoi cette dark romance accusée de romantiser la pédocriminalité ?

Depuis quelques jours sur les réseaux sociaux, la communauté #BookTok est vent debout pour faire interdire un ouvrage de dark romance mettant en scène plusieurs actes pédocriminels. Une pétition a été lancée, elle rassemble plus de 40 000 signatures.

“Livre de l’horreur”, “torchon”. Un roman auto-édité en tête des ventes sur Amazon déclenche une polémique. Baptisé Corps à cœur, il se revendique de dark romance, mais de nombreux lecteurs, citoyens dénoncent une romantisation et une banalisation des violences sexuelles à l’égard des enfants. 

Mise à jour du 24 février à 20h00 : Le roman a été retiré de la plateforme Amazon. Un porte parole indique : “Amazon dispose de règles strictes en matière de contenu et nous exigeons que tous les livres vendus sur Amazon respectent la réglementation en vigueur. Nous enquêtons immédiatement sur tout signalement et retirons les livres non-conformes. Suite à nos investigations, nous retirons le titre en question”.

C’est quoi la dark romance ? 

La dark romance connaît un vif succès en France et dans le monde. On peut citer Lakestone écrit par Sarah Rivens, resté deux semaines en tête des ventes et qui va bientôt être adapté par Prime Video. Mais si le genre trouve son public, il est aussi au cœur de vives controverses. 

Les romans adoptent souvent les codes de la romance traditionnelle pour les transposer dans des contextes sombres, flirtant avec les limites de la légalité et de la moralité. Les personnages sont parfois violents ou effrayants.

Qu’il s’agisse d’une plongée dans la mafia ou de l’exploration d’un monde imaginaire violent, la dark romance se rapproche souvent de l’horreur en ça qu’elle veut effrayer ses lecteurs et lectrices. Pour Arthur de Saint Vincent, directeur de la maison Hugo Publishing qui a créé une collection dark romance il y a deux ans, le genre répond à une demande des lecteurs et lectrices. Ils cherchent à lire des histoires “qui sortent des sentiers battus, des relations qu’ils ne connaissent pas dans leur vie personnelle”. 

“Ce n’est pas une dark romance”

Corps à cœur écrit par Jessie Auryann évolue autour d’une influenceuse érotique invitée par un de ses abonnés en Polynésie française. Mélina va tomber sous le charme d’un certain Arkhan qui refuse quant à lui de succomber à ses avances. “Mais Mélina obtient toujours ce qu’elle veut, Arkhan va découvrir, à ses risques et périls, jusqu’où elle est prête à aller pour l’avoir”. Le synopsis ne laisse pas présager des scènes qui seront décrites dans le second tome publié en octobre 2024. 

Les scènes, partagées massivement sur les réseaux sociaux, décrivent des viols sur de très jeunes enfants, parfois même des nourrissons. Ils sont perpétrés par le compagnon de l’héroïne, avec sa complicité. Le récit adopte le point de vue des agresseurs et complices, rendant la lecture choquante. 

Pour Joyce Kitten, autrice de la dark romance Toxic et qui a découvert le roman suite aux alertes lancées sur les réseaux sociaux, Corps à cœur franchit une ligne. “J’aimerais rappeler que ce n’est pas une dark romance. Ce n’est pas parce que ce livre se revendique de ce genre que c’en est une. Ce type de contenu sort du cadre de la dark romance et relève d’un registre pornographique extrêmement violent. Dans la dark romance, la limite, c’est la loi. On ne peut pas écrire de récit pédocriminel détaillé”. 

Un sentiment partagé par Laurent Boyet, président de l’association Les Papillons qui accompagne les enfants victimes de violences sexuelles. Dans son ouvrage, Tous les frères font comme ça, il retrace son expérience personnelle. “J’ai écrit ma vérité sans l’édulcorer. Ce n’est pas voyeur ou trash. Je ne suis pas allé dans les détails morbides et insupportables”. Pour lui, les ouvrages comme ceux écrits par Jessie Auryann “banalisent la violence faite aux enfants. Si, parmi les lectrices il y a des victimes, ça ne peut que normaliser ces actes”

“Protéger la société de demain” 

Une pétition a été lancée ce 22 février sur change.org. Elle demande le retrait immédiat de Corps à cœur des plateformes où il est proposé. Pour l’initiatrice du mouvement, l’objectif est “d’offrir un cadre d’expression légal et encadré à ceux qui s’opposent à ces contenus”.

Elle cite notamment l’article 227-23 du Code pénal, qui interdit “d’enregistrer ou transmettre l’image ou la représentation d’un mineur lorsque cette image présente un caractère pornographique”. Elle nous indique que le retentissement de sa pétition a conduit le député Antoine Léaument (LFI) à saisir le Procureur de la République et Pharos en invoquant notamment l’article 227-24 du Code pénal. À l’heure actuelle, la pétition a été signée plus de 45 000 fois. Le lien est disponible ici

Arthur de Saint Vincent, cette levée de boucliers est plutôt bénéfique pour le marché. “Je trouve assez sain qu’il y ait ces effets communautaires qui peuvent rappeler à l’ordre des gens qui essaient de surfer sur ces trends numériques”. 

Trigger warnings ou totem d’immunité ?

Au cœur de la polémique, l’autrice Jessie Auryann n’a pas répondu à nos sollicitations. Elle s’est néanmoins emparée de ses réseaux sociaux et a publié une mise au point : “Contrairement aux affirmations diffusées pour nuire à mon image, mon roman comporte des avertissements clairs, une note d’auteur et des trigger warnings explicites”

La dark romance, et plus largement la romance new adult a fait éclore une nouvelle pratique chez les auteurs. À des fins d’avertissement, les écrivains utilisent des “trigger warnings” qui mentionnent les thématiques et éléments narratifs qui peuvent choquer le lectorat. On peut par exemple retrouver des mentions de viols, d’abus ou de violences. 

Corps à cœur s’ouvre ainsi : “Dans cette histoire, vous trouverez des sujets sensibles comme la mort, la maladie mentale, la manipulation, le suicide, la maltraitance, la pédophilie, l’inceste, la violence physique et psychologique, le viol, la mort, la torture, la prostitution”. Une pratique qui fait débat, certains estimant que ces “TW” sont souvent brandis comme des totems d’immunité. Ils ne peuvent se soustraire à la responsabilité des auteurs et des plateformes. 

Pour Hugo Roman, les trigger warnings sont essentiels pour s’assurer que les lecteurs et lectrices soient conscients que les ouvrages qu’ils ont en main peuvent être choquants ou perturbants. La maison d’édition assure accompagner ses auteurs dans la définition de mots clés les plus clairs possibles pour permettre d’identifier clairement les contenus qui pourraient poser problème aux lecteurs et lectrices. 

Amazon lance une enquête 

Corps à cœur est le fruit d’un travail d’auto-édition de Jessie Auryann. Il n’a pas été relu et corrigé par une maison d’édition et est proposé via le catalogue d’Amazon en version brochée ou numérique. À l’heure actuelle, il est en tête des ventes dans la catégorie “romance contemporaine”

Nous avons contacté Amazon pour obtenir plus d’informations quant aux règles en vigueur sur la plateforme. Un porte-parole indique que Kindle direct-publishing dispose de “règles strictes en matière de contenu et nous exigeons que tous les livres vendus sur Amazon respectent la réglementation en vigueur.  Nous enquêtons immédiatement sur tout signalement et retirons les livres non conformes. Nous procédons à l’examen urgent du titre signalé et prendrons les mesures qui s’imposent”. 

Le règlement de l’entreprise indique notamment :Nous interdisons la vente des contenus qui diffusent des propos haineux, qui encouragent la maltraitance ou l’exploitation sexuelle des enfants, qui contiennent de la pornographie, qui font l’apologie du viol ou de la pédophilie et qui prônent le terrorisme, ou de tout autre contenu que nous jugeons inapproprié ou insultant”. Reste à voir maintenant si, après examen, Corps à cœur tombe sous le coup de la loi. 

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