Le DCU est-il un colosse aux pieds d’argile ? Après le joli succès de Superman, l’univers cinématographique de James Gunn a essuyé un sérieux revers cet été. Supergirl est loin d’avoir rempli ses objectifs, récoltant seulement 126 millions de dollars sur les 180 millions investis.
Clayface, nouvelle proposition de DC Studios, a donc la lourde tâche de faire oublier cet accident de parcours, autant que d’introduire Gotham et de préparer l’arrivée de son plus célèbre habitant. James Watkins, à qui l’on doit entre autres Speak No Evil, réussit-il à modeler un film d’horreur à la hauteur de ses promesses ?
Faut avoir la peau dure
Clayface tient moins des prémices de Batman que du Joker 2.0. Avec son film — d’abord scénarisé par Mike Flanagan pour passer entre les mains de Hossein Amini (Obi-Wan Kenobi) — DC raconte les origines d’un antagoniste moins connu du grand public que le Prince du Crime.
Matt Hagen est un acteur très en vogue dont la vie bascule lorsqu’il fait une mauvaise rencontre. Après avoir dragué la compagne d’un mafieux, il est défiguré par ses sbires et voit sa carrière tomber en lambeaux. Il se tourne alors vers Caitlin, une scientifique qui mène des expérimentations sur l’IA et l’ADN afin de développer un traitement révolutionnaire.

Un concept pas novateur — on a déjà vu ça chez Morbius et The Amazing Spider-Man — mais dont Clayface s’empare pour donner dans le body-horror peu ragoutant. Si l’industrie superhéroïque a longtemps gardé la ligne du tout public, le film de Watkins la franchit sans vergogne. Et pas besoin d’attendre la première demi-heure, l’introduction n’épargne rien à son personnage et aux spectateurs. Watkins dit s’être inspiré de La Mouche pour construire son long-métrage, comme Cronenberg, il n’hésite pas à s’aventurer au plus près des chairs meurtries et des cicatrices boursoufflées.
Clayface est d’ailleurs plutôt inventif dans le domaine, usant de son design sonore et de ses plans très serrés pour rendre son épouvante épidermique (littéralement). On ressent chaque blessure, infligée volontairement ou non. On a vu plus gore dans le domaine, mais force est d’admettre que DC n’est pas dans la retenue pour autant.
On dirait même que le film nous a surpris à plusieurs moments, il ne rate pas sa démonstration horrifique. Cette réussite, Watkins la doit beaucoup au travail des équipes d’effets spéciaux et visuels. Le réalisateur mise majoritairement sur du maquillage et des effets pratiques que le numérique vient sublimer.

Une petite prouesse quand on sait que jusqu’ici, Clayface devait se contenter de l’animation pour prendre vie. Le film parvient à faire ressentir cette idée d’une peau dégoulinante, modelable à loisir… pour peu que l’on sache la maitriser. C’est d’ailleurs toute cette phase de découverte qui fonctionne le mieux. La scène dans l’avion, au cœur des différentes bandes-annonces, est particulièrement réussie en ce sens. Il faut aussi noter que le grand final ne manque pas d’inventivité et d’énergie, surtout quand il est question de trouver une manière inventive de tuer un personnage.
Descente aux enfers
Outre cette réussite visuelle, Clayface impressionne surtout par sa capacité à donner naissance à un Matt Hagen envoutant. Tom Rhys Harries excelle dans l’exercice. L’acteur britannique était taillé pour le rôle, avec son visage anguleux que l’on dirait, lui aussi, modelé dans l’argile. Il oscille constamment entre le héros dramatique et l’antagoniste glaçant, bien aidé par une intrigue qui lui offre le loisir de lâcher les chevaux à l’approche du grand final.
Car Clayface raconte finalement moins la naissance d’un méchant que la détresse d’un homme qui a construit son succès sur un physique qu’il ne maîtrise plus. Le long-métrage est assez inventif dans sa manière d’illustrer ce basculement, même s’il se repose trop souvent sur ces effets.

À ce jeu-là, Joker s’en sortait un peu mieux. Todd Phillips faisait de son personnage le symptôme d’une société indifférente à ses laissés-pour-compte, Watkins reste davantage centré sur la déchéance individuelle de Matt Hagen. Gotham existe, mais elle peine encore à dépasser son rôle de décor.
Les thématiques sociétales sont plus en retrait, alors même que le concept invitait à la réflexion. Si Watkins essaie de regarder Hollywood et de décortiquer son culte de la beauté, il passe après des films autrement plus radicaux, The Substance en premier lieu.
Clayface, malheureusement, préfère se concentrer sur une intrigue secondaire de gangsters, qui le dessert finalement plus qu’elle ne l’aide à avancer. La faute à une écriture lacunaire de l’antagoniste Markos Szabo, copie frelatée de Wilson Fisk chez Marvel. Sa disparition une bonne partie du récit n’aide franchement pas à en faire une véritable menace. Il devient même trop caricatural dans les derniers instants.

Finalement, si Clayface est surprenant dans son horreur et son spectaculaire, il manque parfois de ces coups de sang qui permettaient à Joker de se démarquer du tout-venant. On aurait sans doute aimé quelque chose de plus intense encore, de plus radical. On nous a promis un film dégoulinant, on l’a, mais on aurait aimé qu’il aille encore plus loin dans son idée.
Qu’il ose montrer, outre l’insoutenable physique, une horreur humaine plus impactante. Il faut dire que Clayface doit se confronter à une horreur en pleine mutation, qui questionne nos rapports humains avec un sens inédit du malaise de l’insoutenable. Le film est clairement dans la mouvance d’un Obsession sans en atteindre l’intensité. Au bout du compte, Matt Hagen reste un antagoniste encore un peu trop… mou.
Nouveau visage du DCU ?
Avec Clayface, DC envoie un signal fort. À l’heure où Marvel continue sur la voie de l’ultraconnectivité, où les spectateurs doivent rattraper une vingtaine de films et de séries pour comprendre Avengers : Doomsday, l’univers de James Gunn joue la carte des projets solos et incarnés. James Watkins porte sa voix, ne fait pas du James Gunn en sous-régime et ose clairement donner dans l’horreur. On sent aussi un refus de l’empressement à installer Batman. Le justicier masqué n’est pas mentionné, on ne sait pas s’il existe déjà, on se contente de montrer la ville qu’il est censé protéger.

Parce que finalement, c’est en ne s’évertuant pas à tout prix à préparer la suite que DC s’impose enfin face à la concurrence de Marvel. Clayface n’appelle pas nécessairement à une suite, il peut être vu comme un conte gothique et horrifique unique, une parenthèse dégoulinante d’un DCU qui a tout intérêt à multiplier les projets du genre plutôt que de courir après la Justice League.