Et si le vrai cauchemar n’était pas la violence soudaine, mais la force des habitudes ? Ce mercredi, les abonnés Disney+ retrouvent Gilead moins d’un an après avoir fait leurs adieux à l’univers impitoyable imaginé par Margaret Atwood. June Osborn laisse sa place à une nouvelle génération de femmes vivant sous le joug des fils de Jacob, des adolescentes qui n’ont rien connu d’autre. La chambre rudimentaire d’Offred est remplacée par l’univers coloré d’une école pour l’élite du régime.
Agnes Mackenzie est l’une de ces Prunes qui attendent impatiemment l’arrivée de leurs premières règles pour prendre part à la saison des mariages. Mais l’arrivée de Daisy, une jeune femme ayant quitté le Canada pour rejoindre la dictature, va bouleverser l’ordre établi et amener Agnes et ses comparses à remettre en question leur place dans le monde.

“Wake up”
À l’annonce de ce spin-off, d’aucuns pouvaient croire qu’il s’agissait d’un objet purement mercantile, d’une opportunité pour Hulu de tirer profit de sa poule aux œufs d’or. La filiale de Disney ne serait pas la première à le faire et pas la première à échouer en donnant dans la redite ou en trahissant le récit dont elle s’inspire. Mais voilà, Atwood étant elle-même revenue à son monde dystopique des années après la publication de son premier ouvrage, Hulu aurait eu tort de s’en priver.
Cette nouvelle série a de nombreux arguments pour convaincre les adorateurs de la série originale autant que les néophytes. Elle promet de porter un regard nouveau sur l’impitoyable Gilead, de se faire à nouveau miroir déformant d’un monde qui continue d’essentialiser les femmes et qui glisse chaque jour un peu plus vers le conservatisme. Il y a aussi la promesse d’approfondir un arc narratif que la série mère a délaissé au fil des saisons : le parcours de la jeune Hannah.
Sur le papier, The Testaments à toutes les clés pour signer le retour en grâce de The Handmaid’s Tale après sa lente agonie dès la saison 4. L’intérêt est renouvelé grâce à un changement de ton et d’approche. Avec des adolescentes comme point d’ancrage, il n’est plus question d’immortaliser la chute d’un monde et ses conséquences sur les femmes qui ont assisté à la disparition de leurs droits. Ici, on montre l’éveil des consciences.
Avec sa photographie plus douce, les couleurs pastel de ses décors et costumes ainsi qu’une musique plus légère, The Testaments s’écarte volontairement de l’imagerie de son aînée pour exister. Bruce Miller ne mise plus sur une ambiance insoutenable, il habille son mal de beaux apparats. Le danger est plus pernicieux et insidieux, mais toujours bien présent. L’utopie s’effrite constamment, avec des corps se balançant au bout d’une corde ou des séances de torture publiques. La violence avec laquelle les héroïnes ont toujours vécu, mais qui, avec l’arrivée de Daisy, devient aussitôt insoutenable.

“Teenage Dream”
Réduire The Testaments à un The Handmaid’s Tale en mode ado serait une erreur, tant la série a plus à offrir qu’un simple changement de décor et de casting. Elle fait justement de cette illustration de l’adolescence sa plus grande force. Le récit oscille habilement entre les considérations intimistes des héroïnes et la “grande histoire” de Gilead. Agnes, Daisy et leurs compères se chamaillent pour obtenir l’approbation de leurs gardiennes, les tantes, mais s’émancipent aussi peu à peu d’un régime qui voudrait les voir passer de l’enfance à la maternité. La résistance passe par des machinations politiques, autant que par des conversations sur la morphologie masculine et ses mystères.
Cette chronique du passage à l’âge adulte parvient sans peine à se démarquer du tout venant, grâce à une mise en scène maligne. Une maison de poupée qui sert de point d’entrée dans ce nouveau monde ou un seau d’eau croupie rappelle les premières ménorrhées, The Testaments tient la comparaison avec son aînée.

La série doit aussi beaucoup à ses interprètes. Chace Infinity, révélée dans Une Bataille après l’autre, brille dans le rôle de l’adolescente en apparence docile, mais qui ne demande qu’à se rebeller. L’impeccable Lucy Halliday sera cette étincelle qui allume la mèche, cet élément perturbateur qui fera basculer Gilead. Le régime avait déjà sous-estimé les Servantes, sous-estimer ses enfants pourrait lui être fatal.
“Petite sœur”
Si The Testaments parvient avec brio à montrer Gilead sous un nouveau jour et trouver sa singularité dans son optimisme, elle n’arrive pas toujours à s’extirper de l’ombre de sa prédécesseure. Bruce Miller ne peut s’empêcher de faire écho à The Handmaid’s Tale, parfois au détriment de l’identité même de ce spin-off. Comme s’il fallait légitimer cette petite sœur à travers le regard de son aînée, comme s’il fallait constamment rappeler l’impact qu’a eu La Servante Écarlate sur le petit écran au début des années 2010.

Certains arcs ont parfois un goût de réchauffé. Garth rappelle Nick, tandis que la belle-mère d’Agnes fait ressurgir l’image d’une Serena implacable. Et puis il y a aussi ce sentiment que, comme The Handmaid’s Tale, The Testaments va traîner en longueur. Après dix épisodes, on pense apercevoir une montée en puissance, un changement d’échelle qui pourrait entacher le charme de ces premiers épisodes.
On peut espérer que Bruce Miller ne cède pas de nouveau aux sirènes du spectaculaire pour le spectaculaire, que les belles idées de cette première saison ne vont pas être délaissées pour revenir à une formule plus classique d’une lutte souterraine contre Gilead et ses agents.
On garde la foi, la foi en une série qui pourrait éveiller les consciences de nombreux spectateurs, comme l’avait fait The Handmaid’s Tale en plein premier mandat de Donald Trump. Cette suite arrive au moment opportun, alors que l’avortement est désormais interdit dans plusieurs états américains et que tous les Français de 29 ans s’apprêtent à recevoir une lettre les invitant à participer au réarmement démographique.
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