C’est une bataille qui se joue sur deux fronts. L’un, public, s’est soldé par une victoire majeure le 10 juin dernier au Sénat avec l’adoption de la proposition de loi Lafon. L’autre, secret et bien plus concret, s’est noué dans l’ombre. Ensemble, ils s’apprêtent à transformer radicalement la lutte contre le streaming sportif illégal en France.
Jusqu’à présent, la procédure était jugée trop lente, presque désuète face à l’agilité des pirates. Les diffuseurs comme Canal+ ou beIN Sports devaient saisir un juge, puis demander à l’Arcom, le régulateur de l’audiovisuel, d’ajouter les sites frauduleux à une liste noire. Une démarche administrative peu compatible avec les 90 minutes d’un match de football. « L’Arcom ne travaille pas les week-ends », se lamentait en février Brice Daumin, patron de DAZN France, pointant le décalage abyssal avec nos voisins : « En Angleterre, on est capable de bloquer 10 000 liens en deux jours, en Italie, c’est 18 000. Et l’Arcom, c’est 5 000 par an ».
La France mise sur un système de blocage IP, sans passer par l’Arcom
La loi Lafon change la donne puisqu’une fois l’autorisation initiale du juge obtenue, les ayants droit pourront transmettre leurs demandes de blocage directement aux fournisseurs d’accès (Orange, Free, SFR, Bouygues Telecom) via un système entièrement automatisé. Plus besoin de passer par la case Arcom. Le blocage devra être exécuté « sans délai », pendant la durée même de la retransmission, mais la véritable révolution est technique.
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Fini le simple blocage des noms de domaine, facilement contournables. La nouvelle stratégie vise le cœur du réacteur, à savoir les adresses IP des serveurs. « Notre volonté est de bloquer les serveurs en tête de réseau », confirme Xavier Spender de l’Association pour la Protection des Programmes Sportifs (APPS). Il décrit une hydre mafieuse, « des organisations très pyramidales avec à leur tête des usines qui récupèrent les flux » pour les redistribuer à une armée de revendeurs. Frapper la source pour assécher tout le réseau.
Le pacte secret avec les opérateurs
Ce qui rend cette perspective si imminente, c’est que l’industrie n’a pas attendu le vote final de la loi. Selon les informations de l’Informé, un accord de principe a été conclu le 27 mai entre l’APPS et les quatre grands opérateurs français. Après des mois de négociations confidentielles, tout est sur la table : les modalités techniques, la répartition des coûts et des responsabilités. Interrogés, les acteurs du dossier se murent dans un silence assourdissant, preuve de la sensibilité du sujet.
1⃣ Après le blocage des noms de domaine chez les FAI
2⃣ Après leur blocage chez les DNS alternatifs
3⃣ Après leur blocage chez les fournisseurs de VPN
4⃣ Voilà arriver en France le blocage IP.
Avec transmission automatisée des sources à bloquer, en temps réel, au fil des… https://t.co/epFcPyu98u— marc rees (@reesmarc) June 13, 2025
Pour la Ligue de Football Professionnel (LFP), qui s’apprête à lancer sa propre chaîne de diffusion, ce durcissement est « vital ». Il s’agit « d’industrialiser la lutte contre le piratage » pour protéger un modèle économique fragilisé, alors que près de 37% des spectateurs de la Ligue 1 le feraient illégalement. Cette efficacité promise a cependant un prix avec un risque de « surblocage ». Bloquer une adresse IP peut, par erreur ou parce qu’elle est partagée, rendre inaccessibles des dizaines de sites parfaitement légitimes. Les exemples en Espagne et en Italie, où des pannes massives ont été provoquées par des blocages trop zélés, font froid dans le dos. En Italie, une seule IP bloquée avait rendu inaccessibles plus de 42 millions de sites hébergés par le service Cloudflare.
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L’APPS se veut rassurante, affirmant que « tout sera mis en place pour qu’il n’y ait pas de risque » et que les ayants droit resteront responsables de leurs erreurs. Mais sans plus de détails, la promesse semble mince face aux précédents européens. Avec des sanctions pénales alourdies pour les vendeurs et promoteurs de solutions pirates, la France s’apprête à déployer un arsenal anti-piratage parmi les plus répressifs d’Europe.
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