Quelle que soit l’opinion qu’on lui porte, on ne retirera jamais à Elon Musk sa propension à annoncer des projets grandiloquents, parfois sérieux, parfois assez stupides. Quoiqu’il en soit, vous rangerez celui-ci dans la catégorie qui vous chante. Lors d’une réunion interne chez xAI, le milliardaire a dévoilé un plan qui semble tout droit sorti d’un roman d’Isaac Asimov : transformer la Lune en une gigantesque usine à satellites boostés à l’IA, avant de les propulser dans le vide grâce à une catapulte électromagnétique. Respirez un bon coup ; au premier abord, on pourrait se dire qu’il manquait un peu de sommeil ou qu’il avait forcé sur la kétamine, mais c’est un principe d’ingénierie qui tient la route.
La catapulte lunaire : le nouvel outil de domination de Musk ?
Pourquoi s’embêter à construire sur la Lune ce qu’on sait déjà faire sur Terre ? S’extraire du puits gravitationnel terrestre coûte une énergie monstre en carburant et sur la Lune, la gravité est six fois moindre sans compter que l’absence d’atmosphère élimine toute résistance à l’air. Autant profiter des caractéristiques favorables de notre satellite naturel qui accueillerait cette catapulte.
Comme vous pouvez vous en douter, il n’est pas question ici d’un engin de siège fait de bois et de cordes. C’est en réalité un « mass driver », un accélérateur de masse linéaire utilisant des aimants supraconducteurs pour propulser des charges utiles à des vitesses phénoménales. Le concept de cette technologie repose sur la force de Lorentz : on fait circuler un courant électrique dans des rails de plusieurs kilomètres pour générer un champ magnétique suffisamment puissant pour catapulter un projectile sans aucune combustion.
Pour Musk, c’est le seul moyen viable pour délocaliser la future puissance de calcul dont aura besoin son entreprise xAI. « Mon estimation est que, d’ici deux à trois ans, le moyen le moins coûteux de générer de la puissance de calcul pour l’IA sera l’espace », a-t-il expliqué. Une innovation dans la droite lignée des data centers orbitaux envisagés par la China Aerospace Science and Technology : s’affranchir des contraintes terrestres.
En installant des usines de serveurs sur le régolithe lunaire, SpaceX et xAI pourraient ainsi fabriquer des constellations de satellites directement sur place. Le milliardaire voit grand, très grand : « En utilisant un moteur à masse électromagnétique et la fabrication lunaire, il est possible d’envoyer 500 à 1000 TW par an de satellites IA dans l’espace lointain, de grimper de manière significative dans l’échelle de Kardashev [NDLR : méthode théorique proposée en 1964 par l’astronome russe Nikolaï Kardashev pour classer les civilisations en fonction de leur consommation énergétique] et d’exploiter un pourcentage non négligeable de la puissance du soleil ».
Une idée folle qui date des années 1970
Si le projet peut prêter à sourire, Elon Musk n’a rien inventé (étonnant, non ?) et a allègrement puisé son inspiration dans les travaux de Gérard O’Neill, un physicien qui avait déjà émis les bases théoriques d’un tel objet. Dans les années 70, alors que la NASA se demandait quoi faire après Apollo, ce professeur de Princeton a publié The High Frontier, un ouvrage qui reste la bible absolue des optimistes de l’espace. O’Neill avait même fabriqué des prototypes fonctionnels de catapultes dans son laboratoire et son idée était plus ou moins identique : utiliser des électroaimants pour propulser du minerai lunaire dans l’espace afin de construire des colonies géantes.
Robert Peterkin, de General Atomics, souligne d’ailleurs que nous utilisons déjà des systèmes similaires sur certains porte-avions (les classes Gerald R. Ford de l’U.S. Navy, par exemple) : les catapultes EMALS (Electromagnetic Aircraft Launch System). S’ils sont d’une taille bien inférieure, ils permettent de propulser des avions de chasse à environ 70 m/s, leur permettant de prendre leur envol sur le pont en parcourant à peine 300 mètres. « Aujourd’hui, un lanceur électromagnétique est une évidence : il se nourrit de l’énergie solaire, omniprésente sur place, plutôt que de dépendre d’un carburant chimique qu’il faudrait acheminer à prix d’or depuis la Terre », tranche Robert Peterkin.
Dans l’idée de Musk, les premiers éléments des catapultes lunaires pourraient être envoyés à bord du gigantesque Starship, fort de ses 100 tonnes de capacité d’emport. Une fois la base établie, la Lune deviendrait alors une station-service et une manufacture géante à satellites. Pourquoi pas après tout ? Quand on a réussi à transformer l’un des plus grands réseaux sociaux au monde en fosse à purin en six mois, plus rien n’est impossible.
Non, plus sérieusement, les obstacles logistiques à surmonter avant qu’aboutisse un tel projet sont dantesques. Il faudra s’assurer que les satellites survivent à la poussée colossale lorsqu’ils seront propulsés, faire en sorte que le régolithe lunaire, très abrasif, ne flingue pas tous les circuits électroniques, alimenter la catapulte pendant des nuits lunaires de quatorze jours alors qu’elle exigera des pics de puissance aberrants pour fonctionner, et accessoirement convaincre les puissances mondiales que celle-ci n’est qu’un aimable outil logistique. Bref, seulement quelques broutilles qui seront certainement réglées d’ici 10 ans !
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