Le 17 novembre 2020, une bouée de mesure déployée par l’institut de recherche MarineLabs au large d’Ucluelet, sur la côte ouest de l’île de Vancouver (Colombie-Britannique), a été soulevée à 17,6 mètres de hauteur par une gigantesque vague scélérate. Complètement disproportionnée, elle était près de trois fois plus haute que la mer qui l’entourait, puisque les vagues environnantes oscillaient autour de 6 mètres seulement. Un événement sans précédent dans les relevés océanographiques mondiaux, bien que d’autres vagues plus hautes en valeur absolue aient déjà été enregistrées. Ici, c’est le ratio qui fait le record : la démesure d’une vague scélérate se mesure également à l’écart qu’elle creuse avec celles qui l’entourent, pas à sa taille seule.
Selon l’étude publiée en 2022 la concernant dans la revue Scientific Reports par le physicien Johannes Gemmrich, de l’Université de Victoria, elle constitue la vague scélérate la plus extrême jamais enregistrée par un instrument de mesure. « Seules quelques vagues scélérates en haute mer ont été directement observées, et aucune n’avait atteint cette magnitude », souligne Gemmrich.
Les vagues scélérates : qu’est-ce que c’est ?
Les vagues scélérates n’ont rien à voir avec les murs d’eau que recherchent les surfeurs les plus intrépides sur les spots les plus prisés de la planète. En octobre 2020 à Nazaré, au Portugal, l’Allemand Sebastian Steudtner a dompté une vague de 26,2 mètres (record mondial en vigueur), à Jaws (Hawaï), où les faces atteignent couramment 20 à 24 mètres lors des houles hivernales, à Mavericks (Californie), dont les vagues dépassent régulièrement les 15 mètres, ou à Teahupo’o (Tahiti), célèbre non pas pour la hauteur de ses vagues, mais pour leur épaisseur et leur brutalité, parmi les plus redoutées au monde. Elles dépassent toutes, en hauteur, la vague d’Ucluelet, mais elles ne répondent pas aux mêmes lois physiques.
Elles sont prévisibles, c’est d’ailleurs pour cette raison que ces spots attirent les surfeurs : ces vagues sont engendrées par des houles régulières dont la bathymétrie locale (canyons sous-marins, récifs) amplifie la hauteur.
Les vagues scélérates, elles, sont par définition imprévisibles : elles se forment au milieu d’eaux relativement calmes, se dressent en quelques secondes comme un mur au milieu de vagues deux à trois fois plus petites, puis s’écrasent et se fondent dans l’océan (voir vidéo YouTube ci-dessous). Pour les qualifier, les océanographes s’appuient sur un critère de proportion : une vague est considérée comme scélérate lorsque sa hauteur est au moins deux fois supérieure à celle des vagues environnantes.
Les marins les ont redoutées bien avant que la science ne reconnaisse leur existence. Dès le XVIIe siècle, les équipages des grandes routes maritimes européennes (la route des Indes, le passage du cap Horn, les traversées de l’Atlantique Nord) consignaient dans leurs journaux de bord des rencontres avec des vagues monstrueusement hautes, qui surgissaient par mer modérée et pouvaient engloutir des trois-mâts entiers. Ces récits, colportés de port en port (et de taverne en taverne), ont nourri la terreur superstitieuse des gens de mer pendant des siècles, mais les scientifiques les ont systématiquement écartés, les jugeant physiquement impossibles.
Jusqu’au 1ᵉʳ janvier 1995 : une vague de 25,6 mètres a frappé la plateforme pétrolière Draupner, en mer du Nord, à 160 kilomètres de la côte norvégienne, dans une mer dont les vagues plafonnaient à 12 mètres. Elle fut la première vague scélérate officiellement reconnue par la communauté scientifique.
Des monstres marins dopés par le réchauffement climatique
La vague d’Ucluelet dépassait donc celle de Draupner d’un facteur considérable : un rapport de 2,93 contre 2,13, soit près de 40 % supérieur au précédent record. Les océanographes ne savent toujours pas exactement comment elles se forment, mais le phénomène le plus probable est un processus physique appelé interférence constructive.
L’océan est parcouru continuellement par des trains de vagues de longueurs, de vitesses et de directions différentes. Quand plusieurs de ces trains se croisent et que leurs crêtes coïncident exactement au même point, leurs hauteurs s’additionnent en une fraction de seconde, engeandrant une vague scélérate qui retombe presque aussitôt. L’interaction avec les courants océaniques peut aggraver le processus : quand un courant circule en sens inverse de la houle, il raccourcit la longueur d’onde des vagues et concentre leur énergie, ce qui peut favoriser la naissance de ces monstres solitaires.
Les modèles océanographiques sont-ils fiables pour prédire ces phénomènes ? Pas vraiment, selon une analyse publiée en février 2026 dans la revue Ocean Science par l’Université de Floride du Sud : en confrontant des années de relevés de bouées aux prévisions océaniques, les chercheurs ont démontré que les modèles sous-estiment systématiquement la hauteur des vagues extrêmes. Leur étude montre aussi que les vagues scélérates tendent à se concentrer en hiver, au large de la côte ouest nord-américaine (là où a surgi celle d’Ucluelet) et dans l’Atlantique Nord. Celle-ci bordant également le Pacifique Nord, dont une étude parue en 2020 dans la revue Science Advances anticipe une profonde transformation. D’après ses auteurs, sous l’effet du réchauffement climatique, l’intensification des tempêtes hivernales dans cette région devrait engendrer des houles plus puissantes, augmentant la hauteur moyenne des vagues dans une zone où les vagues scélérates sont déjà concentrées. Le record d’Ucluelet, présenté comme un événement millénaire par les modèles actuels, pourrait donc se reproduire dans un avenir bien plus proche, d’autant que ces mêmes modèles, comme le démontre l’étude de 2026, minimisent déjà la réalité.