Le chiffre circule depuis plusieurs mois sur certains sites d’actualité : 40 % de la génération Z serait en train de perdre la maîtrise de l’écriture manuscrite, une compétence que l’humanité posséderait depuis 5 500 ans. Il est attribué à des études récentes de l’université de Stavanger, en Norvège, mais sans titre, sans date et sans échantillon. Le site Rude Baguette l’avait déjà publié le 10 octobre 2025, en évoquant “une étude de l’université de Stavanger” qui n’était pas citée plus précisément, et il a depuis été repris par Research.com, Talk Android, Indian Defence Review ou encore The Independent Singapore, avec à chaque fois la même formule sur les “5 500 ans”, mais aucun de ces articles ne renvoie vers l’étude elle-même.
Une professeure turque et des étudiants sans stylo
L’autre source citée dans ces articles est le journal turc Türkiye Today, qui a recueilli les témoignages de professeurs de plusieurs universités. Parmi eux, la professeure Nedret Kılıçeri explique que des étudiants à l’université ne maîtrisent plus les règles de base de l’écriture, évitent les phrases longues, n’écrivent plus de paragraphes cohérents et arrivent en cours sans stylo. Elle attribue ces difficultés à l’influence des réseaux sociaux. Il s’agit toutefois d’observations d’enseignants, et non d’une mesure statistique sur une génération entière.
Cependant, l’université de Stavanger travaille effectivement sur l’écriture à la main. Anne Mangen, professeure au centre de lecture de l’université, a publié en septembre 2018 dans la revue First Monday un article de synthèse sur l’écriture à l’ère numérique. Elle y compare l’écriture manuscrite et la frappe au clavier, et elle y décrit une écriture manuscrite de plus en plus marginalisée à l’école comme dans les loisirs. Mais cet article ne contient pas de chiffre sur la génération Z.
L’étude la plus citée sur le sujet vient d’une autre université norvégienne, la NTNU de Trondheim. Publiée en janvier 2024 dans la revue Frontiers in Psychology, elle a été menée par la professeure Audrey van der Meer sur 36 étudiants. Ces derniers devaient écrire à la main avec un stylet sur un écran tactile, ou taper au clavier avec un seul doigt, des mots qui s’affichaient devant eux, pendant qu’un casque EEG de 256 capteurs enregistrait leur activité cérébrale. Selon Audrey van der Meer, “les schémas de connectivité du cerveau sont bien plus élaborés quand on écrit à la main que quand on tape au clavier”, et cette connectivité est “essentielle à la formation de la mémoire”.
Une étude française sur 76 enfants de maternelle
En France, Jean-Luc Velay, chercheur en neurosciences cognitives à Marseille, étudie le geste d’écriture depuis une vingtaine d’années. Dans une de ses études, 76 enfants de maternelle âgés de 3 à 5 ans ont appris 15 lettres majuscules pendant trois semaines, une partie d’entre eux à la main et l’autre au clavier, avant d’être testés trois puis quatre semaines plus tard. Les plus grands, qui avaient appris en écrivant à la main, reconnaissaient mieux les lettres, alors que le chercheur indique ne pas avoir constaté le même effet chez les plus jeunes. Dans une autre expérience, des adultes qui avaient tracé à la main des caractères tamouls ou bengalis les ont mieux retenus que ceux qui les avaient tapés au clavier. Ces travaux ont été présentés en avril 2022 dans Les Échos, mais aucun d’entre eux ne mesure la part de jeunes adultes qui ne savent plus écrire à la main.