Chronique du WE : Internet, Jeux Vidéo et Intelligence, mauvais ménage à 3 ?

Chronique

Par Lâm le

Il y a quelques jours, le président américain Barack Obama à un peu froissé la toile avec une petite pique durant une intervention en Virginie du...

Il y a quelques jours, le président américain Barack Obama à un peu froissé la toile avec une petite pique durant une intervention en Virginie du Sud :

“Avec les Ipod et les iPad, les Xbox et les PlayStation – que je ne sais pas d’ailleurs faire marcher -, l’information est devenue une distraction, une diversion, une forme de divertissement plutôt qu’un outil d’émancipation ” (lien)

obama-superman

La phrase n’est pas anodine, venant d’un homme ayant toujours assumé et même utilisé sa culture geek comme un argument électoral. Et si au premier abord, on grince des dents, c’est normal : Les procès aux nouvelles pratiques sont légions depuis toujours. Mais si, rappelez-vous :

“Le rock est la musique du diable”
“La télévision va abêtir les gens”
“Internet est un repère à pirates et pédophiles”
“La musique électronique est une incitation à la consommation de substances illicites etc.”
“Les informaticiens roux ne savent pas draguer”

(cherchez l’intrus)

La peur de l’inconnu et la cristallisation sont donc le pain quotidien des cultures, médias et pratiques émergentes. Mais en accusant les jeux vidéo et le net de dévaloriser l’information dans sa dimension utile, citoyenne, Obama met le doigt sur une tendance plus vieille, mais réelle. La cas est ici plus intéressant. Car il vient enrichir un débat général qui, depuis quelques années tente de modéliser et de peser l’impossible : la place d’Internet dans notre approche du savoir et des connaissances puisque c’est bien dans ce sens qu’il faut traduire le terme “information” utilisé par Obama. Vous avez dû croiser ces derniers mois des dossiers et des émissions traitant de ce débat, sous des accroches ronflantes de type “Internet rend-il con ?” Hein ? Mais oui, c’est très sérieux.

note : On ne vous le dira jamais assez, ces chroniques sont des réflexions qui ne sont en rien définitives et exhaustives. Nous n’avons pas la science infuse, mais juste l’envie de partager avec vous nos réflexions et lire les vôtres.

…………………………

//LA CONNERIE, LES INTELLIGENCES

dr-kawashima

Oui, la titraille est grossière, bien que le fond soit légitime. Mais définir la connerie est déjà une tannée en soi (vous trouverez sûrement à y redire). Pour simplifier, statuons que la connerie serait une entrave à l’intelligence et que l’intelligence serait l’étendard sous lequel se rassemblent des aptitudes et traits tels que la logique, la mémoire, la culture, la concentration, l’humour et la cognition. En quoi Internet et les jeux vidéos ont influé sur notre intelligence ?

La logique de ce côté, je pense que le les cultures numériques nous ont apporté beaucoup. Sens de la recherche par mot clefs, d’organisation de ses sources, résolution d’énigmes, de pièges de mécanismes de gamedesign… L’hygiène de reflexion logique fait vraiment partie des cultures numériques.

La mémoire a bénéficié globalement des jeux vidéos (pour les mêmes raisons que la logique, à savoir une stimulation ludique de notre cerveau), mais moins du Net qui, on le verra, ne nous pousse pas à stocker dans notre tête le savoir, puisque de plus en plus, nous avons le réflexe d’aller chercher une information plus que de tenter de s’en rappeler.

La Culture a effectivement explosé, surtout grâce au Net. Si le jeu vidéo est une culture en soi, Internet est un média qui a rassemblé toutes les cultures, tout en devenant lui-même une culture à part en entière. Mais le point le plus important, c’est qu’Internet est aujourd’hui notre premier fournisseur de contenus et donc de savoir. Wikipedia en est le symbole, mais IMDB, le journal du gel, Twitter ou même les status Facebook de vos amis sont des sources classées, archivées et accessibles de savoirs en tout genre.

Au contraire, la concentration est la plus grande défaite apportée par le Net. Réglons le cas du jeu vidéo qui demande et donc augmente grandement notre capacité de concentration. Mais le net… Jamais une pratique ne nous autant aidé qu’elle nous a plombé, notamment au boulot. Aujourd’hui, beaucoup d’entre nous sont affligés par une incapacité à faire une chose à la fois sur son ordinateur. Qui n’a pas son onglet Facebook ouvert en permanence, MSN/Gtalk, Twitter, un lien débile envoyé ? Tout en changeant ses mp3, en regardant des images etc. Ah oui et donc au départ, on devait écrire ce texte très important. Faites-en l’expérience : que ce soit votre mail perso, votre chat ou un réseau social, comptez le nombre de fois que vous les ouvrez machinalement… Edifiant, hein ?

L’humour sort bien sur grand gagnant. Cette partie de notre intelligence destinée à créer un décalage entre deux situations est juste indispensable : avec Internet, si vous n’avez pas d’humour, vous vous serez déjà crevé les deux yeux en quelques jours de surfe sur des forums, 4chan ou les commentaires de Libération.com

La cognition enfin : où l’art de synthétiser ses connaissances, les nouvelles informations, de les mettre en contexte avec nos croyances et notre savoir existants et d’enfin les exploiter au mieux. C’est une facette primordiale, puisque “Maîtrise (cognition), la Puissance (culture) n’est rien”. L’humour est d’ailleurs une forme de sens cognitif. Ici, le bilan est mitigé. Le jeu vidéo fonctionne généralement en circuit dans ses mécanismes, comprenez que les tenants et les aboutissants sont inhérents au jeu. Internet peut carrément être considéré comme une regression, en nous apportant sans aucun effort la culture, les réponses et la reflexion, j’y reviendrai plus bas.

Ce qui nous donne un mini-bilan entre intelligence, jeux vidéo et Internet : le jeu vidéo incarne à mon avis un média tout à fait légitime pour notre développement intellectuel, quoiqu’en disent leur détracteurs. Sous le ludique découlent analyse, rapidité de réaction, mémoire et logique. Des mécanismes clef du game design, depuis PacMan jusque que World of Warcraft, en passant par les Manic Shooters et Starcraft. Et ne parlez pas des drogués du jeu vidéo, c’est un débat tout à fait différent.

Le cas d’Internet est plus discutable. En effet, jamais un média et une culture n’ont autant apporté de ressources pour notre épanouissement intellectuel qu’il ne nous a rendu instables, impossibles à rester concentrés et mono-tâches (même lorsque ce satané mémoire est à rendre pour avant-hier) ! Une relation paradoxale qui n’est même que la partie émergée de l’iceberg.

…………………………

TOUT SAVOIR SANS RIEN FAIRE

fouras

Car le débat se situe aujourd’hui sur l’arrivée d’une génération et d’une société qui auront accès de manière omnipotente, gratuite et continue à un savoir couvrant à peu près tout le spectre de l’humanité – linge sale politique et militaire mis à part. Aujourd’hui déjà, toute question trouve sa réponse sur Internet. Combien de discussions dîners ou de soirées se sont terminées en “bon, vas voir sur Wikipedia, on saura, au moins“.
En soi, l’accès illimité au savoir est un rêve devenu réalité. La culture n’est plus élitiste, et lorsqu’il y a deux ans, j’ai aperçu dans la rue, au milieu d’affaires jetées, tout une collection Encyclopedia Universalis, j’ai un pincement au coeur, mais aussi un sourire : plus jeune, je rêvais de pouvoir me payer cette source ultime du savoir, ces énormes livres dont le prix les rendaient inaccessibles. Et aujourd’hui, ce savoir est lourd, prend de la place, n’est pas mis à jour en temps réel et coûte cher. Ces gens qui ont jeté ces livres ont Internet, qui offre tout en plus, de l’encyclopédie en ligne, au millions de sources.

Mais il ne faut pas confondre Connaissances et Apprentissage. Car ce que l’on apprend à l’école, ce n’est pas seulement la date de la création de la Ve république ou la bio de Napoléon. C’est aussi une hygiène de reflexion, une méthode de travail et bien sûr, une soif de connaissances. Que se passe-t-il lorsque l’on est assis sur une montagne de savoir disponible à l’envie ? Mesurera-t-on notre chance, serons-nous toujours curieux ? Saurons-nous comment digérer le Savoir si ce dernier est systématiquement pré-mâché ? Pour extrapoler, deviendrons-nous des veaux surculturés ?

La question mérite d’être posée car tout comme la musique, l’information et autres contenus ont perdu de leur valeur marchande comme symbolique, le Savoir suit la même tendance, mais avec des conséquences que l’on imagine plus lourdes. Il est encore trop tôt pour mesurer les mutations qui vont s’opérer dans le rapport au Savoir et des jeunes générations, et l’on a toujours tendance à s’alarmer et ne pas faire confiance au plux jeunes, comme on est agacé de voir les plus vieux avoir peur pour nous. Il n’empêche, je pense que la gymnastique cérébrale ne sera pas juste un nom potentiel de jeu vidéo sur DS, mais une nécessité pour que l’information reste bien un outil d’émancipation, comme l’a donc déclaré Obama.

…………………………

FUN IS SERIOUS BUSINESS

america-army

Retour à la déclaration du Président. Ne pas dévaluer l’information, ne pas en faire un contenu comme un autre, une forme de média comme une autre. Dans une ère de flux, où articles du JDG passant sous vos yeux et dans votre tête, tweets débiles, dossiers du Monde, débats enflammés dans les forums, soirées Mario Kart et journal du 20h00 sont tous des éléments mêlés, qui passent. Mais si ce cher Barack veut protéger la Connaissance en la différenciant du loisir, on pourrait trouver un terrain d’entente en rendant l’apprentissage et la culture ludiques !

Nous avons évidemment tous en tête les jeux du Dr Kawashima, mais je pense également à ce jeu génial appelé Wiki Hunt. Sous forme d’app, mais évidemment jouable avec une simple page Internet, WikiHunt vous défie de vous rendre d’un article Wikipedia à un autre avec le moins de clics possibles. Exemple : on vous dépose sur la fiche de Robert Pattinson et vous devez arriver sur la fiche de la Sega Megadrive le plus rapidement possible. Au delà, du côté ludique (vous avez mis combien de clics ?), le but de WikiHunt est également de vous faire découvrir plein d’articles et de connaissances en chemin, pour finalement vous y perdre avec plaisir.

WikiHunt est un exemple du mariage entre connaissance et divertissement, un mariage sain et virtueux, chacun bénéficiant de l’autre. C’est la piste explorée par l’un des secteurs les plus prometteurs du jeu vidéo : le Serious Gaming. Utiliser la puissance du fun et du ludique pour servir des objectifs pédagogiques, politiques (marketing et anti marketing – aussi) est un combo qui risque de faire très mal les prochaines années. Et nombre de productions de moins en moins amateures sont dans les tuyaux pour rendre le savoir et l’information attrayant et dans l’ère du temps, dans notre èere du loisir.
Petite pichenette de l’histoire, c’est sous l’ère du prédécesseur d’Obama qu’est né le Serious Game le plus perfectionné et controversé, mêlant le plus fun et propagande, actualité et divertissement : America’s Army. Alors Barack, qu’attendez-vous pour censurer ce jeu, toujours financé par l’armée et donc votre gouvernement, travestissant information, actualité et propagande sous forme d’un bon gros jeu vidéo ?

“Les chroniques du Week End sont des réflexions de Lâm Hua sur la culture et l’industrie geek. Elles engagent les opinions de leur auteur et pas necessairement celles de l’ensemble de la rédaction du JDG.”