Un hôpital à l’abandon, des créatures sanguinaires et un shérif dans le coma, c’est ainsi que débutait The Walking Dead en 2010 sur AMC. Sous l’impulsion de Frank Darabont et de l’auteur de comics Robert Kirman, la série débarquait sur le petit écran avec la ferme intention de révolutionner un genre qui fascine Hollywood depuis des décennies. Après La Nuit des morts-vivants de George Romero, les goules et autres mangeurs de cervelles étaient utilisés comme allégories du consumérisme, d’une société plus attachée à la possession matérielle qu’aux connaissances. Chez Robert Kirkman, elles ne sont rien d’autre que des marcheurs inlassables qui poussent les héros humains dans leurs retranchements.
Société à l’échelle humaine
Dès les premiers instants, The Walking Dead captive par son ambiance autant que son propos. Tandis que la figure zombiesque prête parfois à sourire (Shawn of the Dead ou Bienvenue à Zombieland), les marcheurs de la production américaine sont surtout une occasion d’interroger les rapports humains. Chaque semaine, il s’agit moins de raconter la recherche d’un vaccin au virus qui transforme les humains en bêtes assoiffées de sang que de passer l’Amérique du début des années 2000 au crible. Sous l’impulsion du scénariste et réalisateur de La Ligne Verte, chaque épisode questionne ce que ferait l’humanité si elle devait tout reprendre depuis le début.
Chacun des personnages du noyau dur — de Rick à Shane à Daryl, en passant par Carol — semble représenter une tranche de la population américaine. Ils sont contraints de cohabiter, de se trahir ou de s’entraider dans cette anarchie complète. En effet, plus aucun gouvernement ne régit la vie sur Terre et les humains reviennent à l’état sauvage. Comme les hommes préhistoriques ont arpenté la terre à la recherche de vivres, formant des communautés de plus en plus grandes, Rick et sa bande traversent une Amérique désolée avec leur seule survie comme objectif.

C’est cette approche qui permet à la série de se démarquer des nombreuses productions postapocalyptiques qui ont éclos avant elle, le plus souvent lorsqu’un État totalitaire est à la manœuvre. The Walking Dead s’illustre plutôt par son récit proche du road-movie et avec la notion de “trouver sa place” à l’épicentre. Mais à mesure que le groupe s’agrandit, que de nouveaux personnages et menaces apparaissent, cette approche s’est retrouvée en arrière-plan d’un conflit entre les gentils (Rick et son clan) et les ennemis qui croisent leur route.
Ce qui n’était que l’illustration d’une société se mue peu à peu en une concrétisation de cette idée. L’allégorie laisse place à la formation d’une véritable nouvelle société. Dans la prison, à Alexandria ou encore lorsque Negan et sa dictature vengeresse s’invitent, il n’est plus vraiment question de faire preuve de subtilité. L’écriture perd en pertinence pour se concentrer sur le grand spectacle et la naissance des fameux “cliffhangers”.
Certaines mécaniques semblent d’ailleurs rouillées, les spectateurs anticipent les morts des personnages selon le temps que chaque épisode leur consacre. Certains sont protégés par leur importance dans l’intrigue, d’autres sont envoyés au casse-pipe sans avoir eu l’occasion de montrer ce qu’ils ont sous la pédale. D’autres reviennent étonnement sur le devant de la scène quelques épisodes avant de rendre l’âme. Les fils qui servaient autrefois à coudre une intrigue vaste et d’une efficacité rare cèdent sous le poids d’une mythologie toujours plus dense.
Et c’est le drame…
Le départ de Frank Darabont, avec perte et fracas, aurait pu signer la fin de la série dès sa seconde saison. AMC a néanmoins trouvé des remplaçants, c’est à Glen Mazzara que reviendra la responsabilité de conclure la saison 2. Ensuite, Angela Kang et Scott M.Gimple s’évertueront à raconter comment le flic campé par Andrew Lincoln navigue entre la menace de marcheurs de plus en plus nombreux et des humains de plus en plus impitoyables. Gimple sera rapidement nommé à la tête de la licence, qui ne tardera pas à faire des bébés.

En 2015, Fear The Walking Dead naît et entend raconter l’apparition des premiers zombies. Le spin-off sera le premier d’une longue série visant à étendre la mythologie. Si cette tentative ne semble pas précipitée, elle a sans doute participé à faire naître une certaine lassitude chez les adeptes. Chaque année, les rendez-vous avec l’estampille se font plus nombreux et le public abandonne peu à peu le navire.
Preuve, s’il en fallait une, de ce désintérêt grandissant pour la licence, l’épisode final de The Walking Dead ne réunira que 2,27 millions de téléspectateurs américains lors de sa diffusion en 2022. Cela faisait bientôt deux ans que la série n’avait pas réalisé de telles audiences, pourtant bien loin de celles de son lancement. La première saison affichait un record de 5,24 millions de téléspectateurs, la moitié des adeptes a plié bagage.
Faire beaucoup avec peu
Autre point qui pourrait expliquer la désertion de certains adeptes, The Walking Dead semble avoir au fil des années revu ses ambitions à la baisse. Tandis que la première saison avait livré des séquences d’envergure — Rick évoluant dans un Atlanta désert ou encore l’exploration d’une prison gigantesque qui sert de chef-lieu à son groupe — l’environnement paraissait réduit à peau de chagrin au fil des épisodes. Nos héros qui doivent toujours avancer pour échapper aux marcheurs, devenaient soudainement plus sédentaires, se contentant de forêts infestées comme théâtre de l’action.
Cette enveloppe plus légère se ressent également du côté des effets visuels, l’on ne se soucie plus de la vraisemblance des scènes. Symbole de ce “je-m’en-foutisme” qui commence à s’installer dès la saison 7, une biche incrustée dans l’épisode 12 sera l’objet de nombreuses railleries sur les réseaux sociaux. Dès lors, le rendez-vous crucial de la pop culture devient une série B, ne faisant pas honneur à sa réputation et l’œuvre dont elle s’inspire. Si certains passent bien volontiers ces détails sous silence, force est d’admettre que tous n’ont pas apprécié ces petites économies.

La saga qui ne veut pas mourir
Trois ans après le final de The Walking Dead, la série ne semble pas encore résolue à passer l’arme à gauche. AMC, qui n’a plus beaucoup d’autres licences emblématiques à exploiter, multiplie les productions dérivées. Ce lundi, c’est avec Daryl Dixon saison 3 que les spectateurs ont rendez-vous. Un spin-off qui s’éternise et qui change même de décor pour se réinventer. Après deux saisons en France, les personnages de Norman Reedus et Melissa Mcbride se rendent en Espagne. Des zombies en mode western, TWD en est réduit à jouer avec les déclinaisons… Parce que l’univers n’a plus rien à livrer, qu’il se contente de mâcher inlassablement les mêmes idées et thématiques.

Daryl, pourtant personnage le plus intéressant à notre avis (qui n’est pas si humble) apparaît n’être que l’ombre de lui-même. Carol aussi en est réduite à rejouer le traumatisme de la mort de sa fille tandis qu’un nouveau groupe tentait d’imposer son totalitarisme dans une France elle aussi en proie à l’épidémie. Une suite molle du bulbe que l’aura de Reedus ne parvient pas à sauver et qui, sauf miracle, ne devrait pas ressusciter notre intérêt pour l’estampille. Il est loin le temps où chaque épisode était attendu de pied ferme par les spectateurs, loin aussi le temps où tout le monde regardait The Walking Dead à la machine à café. Aujourd’hui, les rares adeptes devront se contenter d’un “Ah, j’ai arrêté à la saison…”