Karim Mokaddem a un CV très particulier. Lui qui a débuté en tant que vendeur dans une grande enseigne de bricolage, est aujourd’hui à la tête de « Aircraft of Tomorrow », le programme d’Airbus en charge de concevoir les avions de demain. Un quotidien qui le passionne, à la recherche des technologies qui feront l’avenir pour « les 30 à 40 prochaines années ».
JDG : Est-ce que vous pouvez commencer par expliquer votre rôle aujourd’hui au sein d’Airbus ?
Karim Mokaddem : Aujourd’hui je m’occupe de la recherche et technologie pour l’avion du futur. Je dois identifier les technologies que nous pourrons embarquer dans les avions, pour réduire la consommation, mais aussi apporter de nouvelles fonctionnalités, telles que plus d’autonomie et de connectivité.
C’est un peu comme préparer un plat extraordinaire dans un grand restaurant. Avant de faire ce plat, nous sélectionnons des ingrédients, et il faut trouver la bonne recette. Mon travail c’est de tester différentes associations pour trouver celle qui fonctionne le mieux. Pour continuer la métaphore d’un restaurant, il faut être certain qu’à la fin on aura l’étoile qui va bien.
Pour ça, je prends des idées de partout, et mon travail c’est de les mettre à l’épreuve, trouver leurs limites et évaluer leur potentiel. L’objectif c’est de toujours faire mieux qu’hier.
Quelle est la partie de votre travail que vous préférez ?
La partie que j’aime le plus… c’est quand on fait face à une difficulté et en mettant les bonnes personnes aux bons endroits, on arrive à trouver une solution. Cela ne résout pas tous nos problèmes, loin de là, ce serait trop beau, mais cela montre qu’il existe une façon de faire pour que ça marche. C’est très motivant et ça nous pousse à aller encore plus loin dans notre travail.
Quand on fait de la recherche pour les décennies à venir, comme nous, on ne doit rien s’interdire. Nous sommes face à la 4e révolution de l’aviation (après le fait de voler, de le faire en toute sécurité et de l’avoir rendu abordable pour tous NDLR) celle de la décarbonisation.
Ce défi qui nous fait face, il est immense, et on va voler de façon radicalement différente dans 10 à 15 ans. Mon travail c’est donc de trouver la formule la plus performante pour arriver à ce résultat. On doit réinventer l’avion. Un travail que le grand public a du mal à comprendre, car quand on présente des maquettes, notre « avion du futur » ressemble à un avion.
Nos enfants ou petits-enfants, ils verront toujours les mêmes avions dans le ciel. Cela ne va pas changer. Mais notre technologie à bord, elle n’aura rien à voir. On doit travailler dès aujourd’hui sur ce point, car on ne construit pas un avion comme une voiture. Les avions que nous sommes en train de concevoir vont voler pendant 30 à 40 ans. Avec une telle durée de vie, on n’a pas le droit à l’erreur.
Et la partie de votre travail que vous aimez le moins ?
Ce que j’aime le moins, c’est quand on m’explique que c’est impossible. C’est une histoire d’état d’esprit, moi j’ai du mal avec ça, je ne me dis jamais ce n’est pas possible. Je ne sais pas ce que ça veut dire. Ça ne fait pas partie de mon vocabulaire. À mes yeux, rien n’est impossible, il y a seulement des défis plus grands ou moins évidents que d’autres.
En quoi consiste une journée type pour vous chez Airbus ?
Une journée type c’est difficile à dire, car l’intention dans mes journées n’est jamais la même. La vérité c’est que derrière un agenda, aussi chargé soit-il, ce qui compte vraiment c’est l’intention. Dès que je me réveille, je me demande quels sont les grands éléments de la journée. Ça va me guider et le reste vient assez naturellement finalement.
Mais pour répondre sans langue de bois, ma journée commence toujours par un café. Je prends quelques minutes pour discuter avec les gens autour de moi. Peu importe leur statut, ce que je cherche c’est un échange de qualité. Il faut que ça soit quelque chose qui fasse du sens. Quand j’ai débuté ma carrière dans un magasin de bricolage, c’est que j’ai préféré : cette relation humaine.
Pour le reste, je travaille en permanence j’ai envie de dire. J’ai toujours eu du mal à comprendre les théories de « coupures ». J’ai beau partir du bureau à 18 ou 19 heures, ma tête ne s’arrête pas de réfléchir à ce moment-là.

Vous n’étiez pourtant pas « destiné » à arriver à un tel poste ?
C’est sûr que je ne me voyais pas là il y a 40 ans. Plus jeune j’étais passionné par la plongée. Je m’imaginais volontiers comme plongeur avec le commandant Cousteau à mes côtés. Mais finalement, je ne suis pas si éloigné de ce rêve d’enfant. Il y a toujours un lien technologique dans ce que je fais au quotidien.
Il faut aussi vaincre la peur, sous l’eau comme face à des problèmes complexes. Apprendre à comprendre les risques, leurs implications, ces ingrédients qui m’ont fait, ils sont toujours là aujourd’hui.

Pour passer de « plongeur » à Airbus, vous avez dû faire du chemin ?
Tout s’est fait assez naturellement en réalité. J’ai grandi en Algérie, et je suis arrivé en France pour faire mes études. C’est là que j’ai découvert le travail, à côté de mes études. J’étais vendeur dans un magasin de bricolage. J’y ai fait 3 ans. C’était une expérience très enrichissante. J’ai appris le marketing, la communication et tant d’autres choses. Ça m’est encore très utile aujourd’hui.
Scolairement j’ai fait une école d’ingénieur, mais je voulais aller plus loin. J’ai alors passé un doctorat en physique. J’ai commencé par travailler à l’institut français du pétrole, puis j’ai basculé dans les moteurs de voitures. J’ai fait 15 ans chez PSA. Puis j’ai encore voulu changer, passer de l’autre côté de la barrière, aller voir comment on finance les projets sur lesquels j’avais travaillé.
J’ai fait 3 ans dans ce monde-là, qui n’avait pas grand-chose à voir avec la techno pure. Alors j’ai basculé, j’ai fait de la robotique et de la logistique pendant 4 ans. Puis j’ai eu l’opportunité de rejoindre Airbus il y a un peu plus de 4 ans. Aujourd’hui j’apprends tous les jours. C’est un vrai job de rêve.
Est-ce que j’aurais parié là-dessus y a x années ? Certainement pas. Mais j’ai toujours voulu explorer, sûrement, mon côté plongeur qui ressort (rires). En arrivant chez PSA on m’a dit « tu es dans une grande institution maintenant, tu y finiras ta vie », ça m’a marqué. Je m’en souviens comme si c’était hier. J’ai toujours voulu fuir cette monotonie et je voulais tester des choses. Je pense que c’est ce que j’ai réussi à faire. » L’échec est le meilleur des apprentissages, même si c’est très dur de s’en rendre compte sur le moment. Quand on va droit dans le mur, on n’est pas en train de se dire « c’est super, j’apprends plein de choses », mais si on arrive à dépasser ça, c’est à ce moment-là que c’est utile.
Si vous aviez un conseil à donner à la nouvelle génération, quel serait-il ?
Le monde est en train de changer à une vitesse de vie humaine. C’est une réalité. On va être dans un monde plus incertain, mais où l’engagement sera plus valorisé. Il ne faut pas avoir peur, il faut s’engager et ne pas s’économiser. C’est ça le plus important. Il ne faut pas chercher à gagner, il faut essayer, autant que possible. On ne peut pas se satisfaire de vivre à l’économie. Il faut aller au bout des choses, les faire à fond, c’est le meilleur moyen de ne rien regretter.
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