Sur les pentes arides de Pisco, au sud du Pérou (région d’Ica), s’étire une structure assez étrange : plus de 5 000 cavités parfaitement alignées, serpentant comme une cicatrice sur un kilomètre et demi. Photographiée pour la première fois en 1933, la « bande de trous » comme on l’a surnommée, a fasciné plus d’un archéologue. Était-elle un lieu destiné aux rituels ? À l’astronomie ou à la guerre ? Certaines communautés sur le web penchaient même en faveur d’une théorie extraterrestre.
Les hypothèses n’ont jamais manqué pour essayer de comprendre les raisons de l’existence de ce lieu, mais aucune ne tenait debout. Une nouvelle étude publiée le 10 novembre dans la revue Antiquity, vient enfin d’apporter une explication débarrassée des fantasmes… et bien plus ancrée dans l’histoire économique précolombienne.
Les trous de Pisco : un supermarché à ciel ouvert
Le site est découpé en une soixantaine de sections distinctes, révélant, vue du ciel, des séries alternées de sept ou huit cavités. Leur régularité, tout comme les espacements qui séparent les tronçons, indique qu’il n’y a rien de naturel dans cette organisation, et que la main de l’Homme y est forcément pour quelque chose. Ces fosses ont clairement été creusées pour être utilisées, et non simplement par souci d’esthétisme.
Jacob Bongers, qui a dirigé l’enquête depuis l’Université de Sydney explique : « Nous ignorons pourquoi ils se trouvent là, mais nous avons obtenu de nouvelles données prometteuses qui apportent des pistes importantes et soutiennent des hypothèses inédites sur la fonction du site ». Une reconnaissance que le cadre interprétatif de ce lieu doit être renouvelé, l’archéologie coloniale du Pérou ayant souvent privilégié des analyses symboliques des sites retrouvés.
Pour savoir à quoi servaient ces cavités rigoureusement disposées, les chercheurs ont examiné ce qu’elles avaient retenu. Les analyses microbotaniques menées à l’intérieur ont principalement révélé… du pollen. Certaines d’entre elles renfermaient également des grains de maïs (une céréale très importante de l’alimentation des Chincha, dont datent ces cavités), du roseau et du saule. Des plantes utilisées traditionnellement pour tresser des paniers ou des nattes, qui n’étaient jamais utilisées dans un contexte religieux ou sacré.
Les cavités auraient donc servi de récipients pour stocker des denrées, mais également à leur comptage. « Un certain nombre de trous contenant du maïs équivalait à un certain nombre de trous contenant du coton ou de la coca », détaille Bongers. Chaque trou jouait en quelque sorte le rôle d’un panier standardisé. La quantité se lisait ainsi directement dans la topographie du sol, permettant une transaction où l’échange était visiblement matérialisé. Il s’agissait bien d’un système de troc géant à ciel ouvert du royaume Chincha (entre 900 apr. J.-C. et 1450 apr. J.-C).
Une hypothèse suffisamment solide pour « écarter de nombreuses théories fantaisistes », selon l’anthropologue Dennis Ogburn, interrogé par CNN. Cette longue bande était finalement un gigantesque marché, probablement l’un des plus organisés de la côte pacifique précolombienne.

L’arrivée des Incas
Après l’annexion du royaume Chincha au XVᵉ siècle, les Incas auraient appliqué leur propre système administratif au site. Ils auraient interprété ces alignements de fosses à travers la logique des quipus (des cordelettes nouées servant d’outil comptable : chaque corde encode une catégorie, chaque nœud une quantité).
Ainsi, chaque segment de la bande de trous est devenu l’équivalent d’une « ligne » d’information, et chaque cavité une unité comptée. Le site aurait été de cette façon transformé en registre géant, ce qui correspond parfaitement à l’extrême importance que les Incas accordaient à l’administration centralisée de leur vaste territoire.
Les traces de pollen d’agrumes retrouvées dans les cavités, espèce introduite après l’arrivée des conquistadors en 1532, attestent que le site est resté actif au moins jusqu’aux années 1550–1570. Mais dès la fin du XVIᵉ siècle, l’administration coloniale espagnole imposa un système fiscal fondé sur la monnaie et la comptabilité écrite. La structure monumentale était devenue tout simplement incompatible avec les volontés du vice-roi Toledo (1570-1580) et l’organisation de son nouvel empire. L’ère de la bureaucratie commença, et les fosses de Pisco tombèrent en désuétude, sans jamais vraiment disparaître. Cinq siècles après, nous voilà fixés : il ne s’agissait ni plus ni moins que d’un curieux mélange entre un marché et un tableau Excel, en version précolombienne !
🟣 Pour ne manquer aucune news sur le Journal du Geek, suivez-nous sur Google et sur notre canal WhatsApp. Et si vous nous adorez, on a une newsletter tous les matins.