Pendant près de deux millénaires, PHerc. 1667 n’était guère plus qu’un petit cylindre noirci. Carbonisé lors de l’éruption du Vésuve en 79 après J.-C., le rouleau avait déjà subi plusieurs tentatives d’ouverture qui avaient irrémédiablement dégradé sa structure.
Cette fois, personne n’a touché aux pages, les chercheurs ont réussi à dérouler virtuellement la partie du rouleau qui subsiste et à en lire le contenu de façon continue, du début à la fin. Le résultat représente près de 1,5 mètre de texte et environ vingt colonnes de grec ancien. C’est une première pour un rouleau d’Herculanum conservé sous forme enroulée.
Une bibliothèque entière prisonnière du Vésuve
L’affaire remonte au XVIIIe siècle, lorsque les fouilles d’Herculanum mettent au jour une collection exceptionnelle de papyrus carbonisés. La fameuse Villa des Papyrus contenait plusieurs centaines de rouleaux et fragments, constituant la seule bibliothèque de grande ampleur de l’Antiquité classique à avoir survécu jusqu’à nous.
Le problème était aussi simple que cruel car le papyrus a survécu parce qu’il a été carbonisé, mais cette carbonisation l’a rendu extrêmement fragile. Un rouleau ouvert mécaniquement risque de se casser, de s’effriter ou de perdre définitivement une partie de son contenu.
PHerc. 1667 illustre parfaitement le problème. D’après le Vesuvius Challenge, le rouleau mesurait autrefois environ 19 à 24 cm de haut. Les tentatives d’ouverture menées au XIXe siècle puis en 1969 et dans les années 1980 ont laissé une structure d’environ 8 cm de hauteur, correspondant à la partie interne encore conservée.
Aujourd’hui, environ 600 rouleaux restent encore à ouvrir physiquement. Leur contenu est donc potentiellement intact, mais inaccessible avec les méthodes traditionnelles.
Des rayons X pour voir un texte qui ne se voit plus
Le rouleau a été examiné avec une microtomographie à rayons X à contraste de phase à haute résolution, notamment sur la ligne de lumière BM18 de l’ESRF, le synchrotron européen installé à Grenoble. L’objectif est de produire un volume numérique suffisamment précis pour distinguer les différentes couches de papyrus sans avoir à les séparer physiquement.
Les chercheurs reconstruisent ensuite les feuilles à l’intérieur du rouleau, suivent leurs courbures et les aplatissent virtuellement. C’est cette étape qui transforme un cylindre de matière carbonisée en une succession de surfaces pouvant être examinées comme des pages.
Cependant, l’encre et le papyrus sont tous deux devenus noirs, mais c’est ici que le machine learning entre en jeu. Les modèles sont entraînés à reconnaître des traces extrêmement faibles dans les données issues du scanner, puis à reconstituer la présence de lettres que l’œil humain ne distingue pas directement. Le système n’invente donc pas le texte, il cherche des motifs physiques correspondant à l’encre dans les images produites par les rayons X.
Et surtout, le résultat est ensuite vérifié par des spécialistes du grec ancien et de la papyrologie. L’IA ne lit pas seule un texte antique et ne décide pas de ce qu’il signifie.
Un contenu est presque aussi surprenant que la méthode
La partie conservée de PHerc. 1667 contient un traité philosophique consacré à l’éthique, à la nature humaine et au progrès moral. Le texte semble appartenir à la tradition stoïcienne. Les chercheurs ont notamment repéré des références à Aristocreon, neveu et disciple du philosophe Chrysippe, ce qui contribue à situer le texte dans un contexte stoïcien et à le dater du IIe siècle avant notre ère.
C’est une découverte importante, car les chercheurs ne récupèrent plus seulement quelques lettres ou des mots isolés. Ils peuvent désormais suivre un raisonnement sur plusieurs colonnes, comparer les arguments et commencer à étudier l’œuvre comme un véritable texte plutôt que comme une poignée de fragments.
Le contenu est encore incomplet, évidemment. Le rouleau a été endommagé avant son passage au scanner et certaines parties restent illisibles. Mais l’essentiel du pari technologique est désormais gagné car on peut passer du rouleau fermé au texte exploitable sans ouvrir physiquement le papyrus.
Tout a commencé avec un concours d’IA
Cette avancée doit beaucoup au Vesuvius Challenge, lancé en 2023 par l’informaticien Brent Seales avec Nat Friedman et Daniel Gross.
Le principe était simple, mettre à disposition les scans des rouleaux et encourager chercheurs, informaticiens et passionnés à trouver des méthodes capables d’en extraire le texte. En 2023, une première petite série de lettres avait été détectée dans un rouleau fermé. Depuis, les progrès se sont accélérés grâce aux contributions de nombreuses équipes.
Le concours a ainsi permis de faire travailler ensemble des disciplines qui se croisent rarement : imagerie scientifique, vision par ordinateur, apprentissage automatique, informatique et étude des textes antiques.
La méthode utilisée aujourd’hui ne repose donc pas sur “une IA qui lit un papyrus”, elle est le résultat de plusieurs années de travail et de plusieurs briques technologiques mises bout à bout. Le préprint scientifique publié en juin 2026 présente justement cette chaîne complète, de l’acquisition des images jusqu’à la validation du texte par les papyrologues.
Le plus intéressant est peut-être que PHerc. 1667 n’est que le début car les chercheurs ont déjà obtenu des résultats sur d’autres rouleaux. Pour PHerc. Paris 4, le nouveau protocole de scan permet notamment de distinguer directement l’encre dans le volume tomographique, tandis que PHerc. 139 a livré suffisamment d’informations pour identifier le texte comme On Gods, livre 8, du philosophe épicurien Philodème.
L’ambition est désormais de passer d’une démonstration à une méthode utilisable sur une grande partie de la bibliothèque encore fermée. Le Vesuvius Challenge est d’ailleurs déjà entré dans une nouvelle phase, avec pour objectif de lire plusieurs rouleaux entiers. Les données et une partie des outils développés au cours du projet sont disponibles publiquement afin que d’autres chercheurs puissent poursuivre le travail.