Chronique du WE : L’E3, entre mouvement et symboles

Chronique

Par Lâm le

_DSC0171

Alors que Ben et François courraient partout dans les allées du Convention Center de Los Angeles pour offrir au Journal du Gamer une belle couverture de l’E3, j’ai eu le loisir de picorer, flaner et humer l’air du temps qui regnait lors du plus grand rassemblement mondial du jeu video. Une semaine de déclarations, de confirmations et de bruits de couloirs pour cerner et synthétiser les enjeux (vidéo) des années à venir.

L’ambiance était dense cette semaine à Los Angeles, du côté du L.A Live. Cet îlot de jolis bâtiments, perdu au milieu du centre-ville déserté de la capitale californienne, abritait cette semaine deux évènements majeurs : les deux derniers matches de la Finale NBA au Staples Center et l’E3 au Convention Center.
Vu que les places pour accéder au Staples oscillaient entre 500 et 14000 (!) dollars et qu’un pass media pour l’E3 ne coûtait en comparaison rien d’autre qu’une carte de visite, j’ai préféré couvrir l’E3. Et plus sérieusement, cette édition possédait la saveur d’un grand évènement, mais aussi le goût d’une suite de l’E3 de l’année dernière, riche en intentions et annonces.

…………………………

//PREVIOUSLY, IN E3…

Car en 2009, Microsoft et Sony ont sonné la seconde phase de cette génération de console. Pour eux, l’objectif est clair : venir chasser sur l’Eldorado dégôté par Nintendo, les casual gamers. Leurs armes s’appellaient Projet Natal et Playstation Magic Wand. De son côté, Nintendo sembla bien immobile face à ces grandes manoeuvres et tous les spécialistes et analystes ont depuis scruté les mouvements tactiques de chaque géant.

Discretion pour Microsoft, après une conférence tonitruante, suivi pour Sony, qui présente lors de la GDC le nom et la forme définitive de son projet : ce sera Move. Annonce pour Nintendo, duquel on attendait ou une Wii HD ou une nouvelle DS. Ce sera la 3Ds, laconiquement annoncée autour d’un simple communiqué, également lors de la GDC.

Les 3 acteurs en place, tout le monde booke sa semaine à Los Angeles pour se délecter de la bataille qui s’apprête à éclater. Et c’est Microsoft qui ouvrira le feu, d’une drôle de manière.

…………………………

//MICROSOFT, TOUTE LA BONNE VOLONTE DU MONDE NE SUFFIT PAS

Car sur ses terres, le constructeur américain se paye le luxe “d’ouvrir” l’E3 avec sa conférence traditionnellement tenue la veille du salon. Cette année, Microsoft a été plus loin, avec une soirée pré-conférence, entièrement dédiée à Natal ! Pour l’occasion, le constructeur a fait appelle au célèbre Cirque du Soleil et requisitionné le Gallen Center.

_DSC0165

Après une heure et demie de show et de démos (simulées) de Kinect – la nouvelle appellation officielle de Natal donc, on repart avec un sentiment mitigé. Le nom et surtout la gamme de jeux sont globalement décevants. En gros, nous avons du sport, des animaux à choyer et du fitness/danse, tout ce que la Wii sait très bien faire depuis des années. Et le pire, c’est que cela n’a pas l’air mieux. Après avoir testé tous les jeux après la soirée, je reste déçu par la latence (au moins une demie seconde) et surtout, le côté basique de l’expérience. On peut prendre du plaisir sur telle ou telle activité, mais on oublie aussi vite un jeu en passant au suivant. Je rentre à l’hotel en espérant que la conférence nous en donnera plus.

_DSC0227

Lundi matin, au Wiltern Theater, donc. Alors que l’étrange show de la veille (et les courbatures, pour ceux restés deux heures debout) est encore sur toutes les bouches, Don Mattrick débute le show avec une salve de gros titres bien gamers. Medal of Honor, Halo, Gears of War 3, Fable III, Metal Gear Solid Rising… Le message est clair : après une soirée dédiée à Kinect, Microsoft veut rassurer sa cible, qui a fait de la Xbox 360 la console gaming de référence. On n’est pas déçu et le programme s’annonce chargé. Symboliquement pourtant, cette première partie est assez rapide, très sobre. On comprend vite que Kinect a encore des choses à dire.

_DSC0237

Et c’est reparti, avec moult démonstrations, parfois en temps réel, parfois simulées du système. Et coté jeux, c’est la confirmation : j’exprimais, lors du podcast Gameblog, ma crainte de voir une technologie, mais pas de réelle exploitation en terme de jeux. Et à voir Kinect Sports, on est en plein de dedans. Le Bowling, symbole de Wii Sports, est moins bon sur Kinect et les jeux les plus accrocheurs sont Dance Central et YourShape, aucun développé par Microsoft. Un comble ! Pourtant, le potentiel est bien là, j’en suis certain.

Lorsque nous avons ensuite découvert le chat vidéo, l’application ESPN ou l’interface de gestion des médias, c’est l’enthousiasme qui est revenu. Simple, pratique, évident, Kinect est ici complètement dans son A.D.N. Nous repartons donc de chez Microsoft avec une impression de léger gâchis et d’envie. S’il y a une qualité chez ce constructeur, c’est la bonne volonté et la saine agressivité qui lui on permis de bousculer un marché si protégé jusqu’alors. Ils en font parfois un peu trop (ah, ces ponchos lumineux) mais au moins, ils font quelque chose. Kinect symbolise ce style, entre puissance et potentiel monstrueux, mais premiers résultats bien tièdes. Je reste convaincu que Kinect peut offrir énormément, notamment pour les jeux à plusieurs (un Kinect et rien de plus suffisent). Je suis juste moins confiant de voir cela arriver à court terme.

Cerise sur le gateau de fin de conf’ Microsoft : “Allez, on vous offre tous la nouvelle Xbox. Comment ça, on en fait trop ?”

…………………………

//NINTENDO COMPTE LES POINTS, DISTRIBUE DES COUPS DE POINGS

Nintendo n’a en tout cas pas manqué l’occasion de critiquer cette approche le lendemain lors de sa conférence. “La technologie, c’est bien, l’expérience de jeu, c’est mieux” assène Reggie Fils-Aime. Comprenez “Ils sont bien gentils avec leur Kinect chez Microsoft, mais où sont les jeux révolutionnaires qui vont avec ?”. La voie était-elle alors toute pavée pour Nintendo ? Apparemment. Le constructeur historique n’a sorti qu’un seul des ses deux atouts de sa manches, à savoir la Nintendo 3Ds, clairement la star du salon. Avant cela, l’éditeur avait lui aussi suivi la tendance, à savoir un défilé de productions “core gamers” pour rassurer sa base. Avec du Mario, du Zelda (très très peu excitant…), du party game, du Metroïd, Epic Mickey, le retour de Donkey Kong, Golden Eye et Golden Sun, sans oublier le magnifique Kirby : Epic Yarn, Nintendo avait des choses à dire, sans la manière vu l’enthousiasme mesuré de l’audience. Jusqu’à la 3Ds, donc.

_DSC0326

Vous aurez tout lu à son sujet, de nos tweets aux nombreuses news, mais je réitère : cette console va se vendre par palettes de 1000. L’écran produit par Sharp est impressionnant, le réglage à la volée du rendu 3D super pratique, l’appareil photo stéréoscopique intégré, auxquels viennent s’ajouter le traditionnel écran tactile, le micro, le Wi-Fi ouvert… Tout ceci ouvre un potentiel d’exploitation gigantesque, un couteau suisse jamais vu jusqu’alors. J’ai hâte de voir ce que les développeurs vont faire de toutes ces possibilités, mais les démos que j’ai testées font clairement baver : Metal Gear, la réalité augmentée, Mario Kart, les films en 3D, Kid Icarus, Resident Evil… C’est beau, en plus.

_DSC0330

Le bémol viendra des infos de Julien de Gameblog. D’après ce dernier, un froid à été jeté lors de la conférence réservée au développeurs : la 3Ds sera moins puissante que le SDK livré jusqu’alors aux développeurs ces derniers mois, dans un soucis d’offrir une autonomie correcte, le rendu 3D étant très gourmand en ressources. Il n’empêche, lorsque l’on voit la vidéo de “developers commitment” en forme de défilé de All-Stars (Konami, Capcom, Square Enix, Ubisoft, EA, Activision) soutenant le lancement de la 3Ds, on garde confiance. D’autant plus qu’Iwata a lourdement insisté sur le soutien du constructeur envers les éditeurs tiers, souvent le… Tiers monde chez Nintendo, tant la compagnie vampirise les ventes de jeux.
Une grosse partie de la baisse de 40% des revenus de la marque cette année sont largement imputable à l’abandon des éditeurs, fatigués de ne pouvoir rivaliser avec Mario et sa bande. C’est pour moi le grand challenge de “Big N” : continuer de séduire le grand public, mais aussi choyer ses partenaires.

Dernier point, jamais explicité ouvertement sur scène : Apple. La concurrence de la Pomme dans le domaine du jeu commence à vraiment faire mal et c’est à mon avis un bon mouvement de la part de Nintendo d’aller vers une technologie offrant une expérience de jeu différente du tactile seul. Iwata précisait d’ailleurs que : “La 3D ne se marie pas bien du tout avec le tactile s’ils sont sur un même écran”. Mais bien sûr…

Cerise sur le gâteau de fin de conf’ Nintendo : 300 hôtesses équipées des 3Ds débarquent dans le public, pendant que Reggie assène “La 3D chez nous, c’est sans lunettes”. Devinez qui était la cible ?

…………………………

//SONY, MOVE MAIS NE DEPLACE PAS LES FOULES

Eh oui, ça a dû éternuer du coté de chez Sony. Ou au moins grincer des dents. Car après la démonstration de force de Nintendo, le rival nippon avait l’air bien penaud à distribuer quelques minutes plus tard… Des centaines de lunettes 3D pour sa conférence. Touché. De toute manière, la conférence fût clairement la plus décevante, trop longue et sans aucune réelle surprise. Enjeu numéro 1 : le Move évidemment, mais tout d’abord, et comme ses rivaux, la guirlande de trailers bien couillus : Killzone 3, Portal 2, Gran Turismo 5 (qui enchaine son 5e E3 d’affilée), du premium sur le PSN, une campagne de ré-animation soutien à la PSP, le tout rythmé par l’hilarant Kevin Butler et hop, place au Move.

_DSC0341

Mon avis à son égard ne change pas vraiment par rapport à l’année dernière : le Move n’avait pas vraiment renversé mon coeur de gamer. Techniquement fonctionnelle, la solution made in Sony de n’offre cependant rien de bien neuf sous le soleil, réalité augmentée mise-à-part – et l’on n’en n’a vu aucune réelle exploitation, très regrettable. AU lieu de ça, nous avons vu défiler mini-jeux et remakes optimisés de classiques comme Resident Evil (qui ramait sévèrement sur le stand de test) ou Heavy Rain… Pour se démarquer de ses concurrents, Sony a forcé sur le discours tout technologique : nous sommes les seuls à faire de la HD et du Motion Gaming et de la 3D. Un discours marketing et stratégique classique, mais un discours toujours pertinent en 2010 ? Je ne pense pas.

Le gros changement de ces dernières années, c’est le succès de l’approche Nintendo, simple, conviviale, éloignée de tout discours technologique. Si l’on prend le message de Jack Tretton (boss de Sony US) à la lettre, la singularité de l’expérience Sony est aussi chère que compliquée. Car ne l’oublions pas, le Move coûte 50 dollars. Auquel il faut rajouter 30 dollars pour le Navigation Controler. Pour “jouer Sony”, il faut donc une télé 3D, 4 paires de lunettes 3D, une PS3, un Eye Toy, 4 Move et 4 Navigation Controlers ? Je pousse le raisonnement à fond, mais c’est bien le discours de Sony. Et ce discours, le consommateur grand public n’y adhère pas, n’y a jamais adhéré.

_DSC0344

Retour à Move. Les démonstrations s’enchaînent et autour de moi, des confrères ronflent littéralement ! Ce n’est pas la vidéo “developers commitment” qui va nous rassurer, au contraire : quand Nintendo a mis tout le monde d’accord avec sa 3Ds, le Move n’est encensé que par des illustres inconnus ou des développeurs maison. Grand moment de solitude pour Sony. Si la PS3 continue de grapiller du terrain à Microsoft dans le monde (via l’Europe et surtout le Japon), mais on voit mal comment elle va renverser la tendance, quelques 5 années après le lancement de cette génération de machines et à l’aube de leur second âge, celui du casual.

Cerise sur le gateau de fin de conf’ Sony : l’annonce de Twisted Metal, le jeu culte au US et dont le reste du monde se fout pas mal.

…………………………

//NINTENDO, C’EST PLUS FORT QUE TOI

Un E3 s’éteint et sur les cendres encore chaudes, on en retire les 3 approches de chaque constructeur. Sony mise sur l’expérience haut de gamme, Microsoft sur la média box au coeur hardcore, Nintendo sur une déclinaison sans fin de son vivier à licenses, de la DS à Mario et compagnie. Avec en toile de fond, une attaque groupée de Microsoft et Sony sur Nintendo : “Nous faisons aussi du casual avec Kinect/Move, mais plus encore”. Un discours qui n’est pas faux, mais qui ne semble pas suffisant pour faire vasciller Nintendo.

cwe-e3

Je suppose qu’ici, sur le JDG, nous sommes tous des gamers assez avertis. Mais replaçons bien dans son contexte le champ de bataille actuel : le grand public, celui qui a toujours regardé le jeu vidéo avec mépris et/ou crainte. Celui que Nintendo à dépucelé à coups de Wiimotes et de DSi. Allons dans un Supermarché et mettons l’offre de Sony, Microsoft et celle de Nintendo côte-à-côte. Que voyons-nous : d’un côté, une console compacte, qui a pénétré la sphère grand public, à l’image rassurante, que l’on a déjà vue chez des amis, dont l’expérience de jeu est connue et validée, livrée avec un contrôleur de mouvement pour 200 euros.

De l’autre, un monolithe noir élégant, réputé pour être destiné aux hardcore gamers ou aux amoureux de la Full HD, misant sur un discours pointu, livré avec un controleur et une caméra pour 400 euros, et dont l’expérience de jeu connue du grand public se résume à Singstar. Et quand les gens regarderont les jeux, ils poseront légitimement la question : “Mais qu’elles font de plus que la Wii” ? Pour vous, cher grand public, rien. Moins de jeux, moins de bons jeux, un tarif plus élevé, un suivi non garanti : rappelez-vous d’Eye Toy, du temps de la PS2, tellement en avance sur son temps, tellement sous-exploité et cantonné au rôle d’accessoire le temps d’un mini jeu…

Ajoutons à ceci l’offre Microsoft, encore indéfinie sur le prix, même si les fourchettes 130/170 euros circulent de manière insistante. Soit. Nous aurions donc une nouvelle console au design encore plus masculin et gamer qu’auparavant (Alienware, bonjour ?), dotée d’une technologie excitante dans la promesse mais décevante (pour le moment) à l’usage. Le tout pour un tarif approchant les 400 euros. Je laisse tout de même quelques billes sur Kinect pour sa dimension hors du jeu et son côté “un Kinect pour tous”, mais il faut impérativement que Microsoft lance une grosse vague de soutien au développeurs, sans quoi sa technologie sera morte née :  dans ce milieu, louper un lancement est synonyme de condamnation à mort.

Que l’on ne me fasse cependant pas dire ce que je n’ai pas dit. En tant que gamer, si je ne devais garder qu’une console, ce serait clairement une Xbox 360, voire une PS3. Qui peut le plus peut le moins, comme on dit. Mais pour le grand public, ces consoles sont juste des représentantes d’un jeu vidéo fermé, élitiste. On parle encore une fois de ressenti et de discours marketing. En mimant sans dépasser pour le moment l’expérience de jeu Nintendo, Sony et Microsoft n’ont fait que rendre leur cible plus forte, en validant aujourd’hui sa vision depuis 4 ans. La fin d’année et la réalité des chiffres confirmera ou non mes prédictions, mais cette année, le champagne coule à mon avis dans des verres en forme de champignons.

…………………………

//BONUS, LES TENDANCES

Allez, et pour finir, gardez bien tête ces quelques tendances de fin d’année :

_DSC0276

Le Kawaiii reste une valeur forte, puisque ce segment de jeu, très facile à développer, offre au jeu vidéo une facette très digne pour le grand public et permet de capter un public extrêmement large.
Les jeux : Kinectimal chez Microsoft, Eye Pet chez Sony et Nintendogs + Cats chez Nintendo.

La guerre sans fin n’a vraiment pas de fin. Les gros trailers de cette annee nous l’ont confirmé : la guerre reste un evenement dont les seuls vainqueurs sont les fournisseurs d’armes. La maxime se transpose parfaitement au jeu video où les studios ont multiplié les grosses productions, les fusils du passé comme de l’avenir
Les jeux :  Call of Duty, Medal of Honor, Gears of War, Killzone, Ghost Recon

Dance or Die : Le pillage de l’heritage Bemania de Konami devait passer par là : apres les jeux musicaux, les jeux de danse abandonnent le tapis à la DDR et cartonnent : les stands ne désemplissaient pas pendant le salon.
Les jeux : Just Dance 2 (Ubisoft) Dance Central (Harmonix), Michael Jackson (Ubisoft), Singstar + Dance (Sony)

Moins de blabla, plus de waaa : On parlait du show Kinect qui n’a pas finit de faire parler de lui, mais Activision avait également fait le show, en organisant un énorme concert alternant artistes pop US (Usher, Eminem, Soundgarden…) et trailers de jeux. Parfois, la débauche de moyen vaut mieux qu’un soporifique discours…

Les coups de coeur : Child of Eden en digne héritier de Rez, Marvel vs Capcom 3 décomplexé, Kirby Epic Yarn absolument superbe.

…………………………

“Les chroniques du Week End sont des réflexions de Lâm Hua sur la culture et l’industrie geek. Elles engagent les opinions de leur auteur et pas nécessairement celles de l’ensemble de la rédaction du JDG.”