Chronique du WE : Vie, mort et pas-mort de WebOS

Chronique

Par Lâm le

Retour sur l’actualité exceptionnellement chargée de cet été, avec un crash spectaculaire : l’abandon par HP des tablettes et smartphones sous WebOS, une division qui s’appelait autrefois Palm et qui avait été rachetée il y à peine un an pour plus d’un milliard de dollars.

Une décision spectaculaire et radicale qui cache, découle et engendre cependant beaucoup de tenants et d’aboutissants, le tout couronné avec un destockage spectaculaire qui n’a pas fini de faire couler de l’encre… Explications, décryptage et paris sur l’avenir dans la suite !

Oui bon alors, où j’en étais, moi. Ce satané Steve, toujours aussi taquin a décidé de mettre le royaume geek en émoi en plein milieu de ma petite série de chroniques post-estivales, « Souviens-toi l’Eté dernier ». Quel attention whore, alors !

Plus sérieusement, cela tombait bien, tant « l’affaire HP / WebOS », notre second volume de la série, n’a pas fini d’évoluer et de defrayer la chronique aujourd’hui encore. Une histoire avec rebondissements, suspens et retournements de situation comme on en a rarement vu. Et cela débute il y a presque 2 ans, en Janvier 2009, dans un hotel de Las Vegas…

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PALM IS BACK

Je m’en souviens comme si c’était hier. C’était le CES de Las Vegas, tout le monde était venu voir Microsoft et autres géants du hi-tech parader. Et entre deux conférences, il y avait celle de Palm, le roi déchu des PDA, qui devait annoncer quelque chose de nouveau. Nous nous y étions rendus comme on va à la machine à café : en parlant d’autres choses. Une heure plus tard, toute l’assistance était un peu médusée, un peu étonnée, un peu perdue. Devant nous, Jon Rubinstein, ancien pilier d’Apple et nouvel homme fort de Palm, dévoile le smartphone Pré, animé par un OS nommé WebOS.
Comme des cinéphiles pensant se matter un navet et se retrouvant devant un excellent film, nous étions clairement séduits par le projet – le premier OS qui rivalisait avec iOS, et plus encore ! – tout en nous demandant clairement si Palm aurait les reins pour survivre au milieu d’une concurrence déjà acharnée à l’époque : Android, Windows, Symbian, iOS, Blackberry…

La question, toute l’industrie se l’est posée. Quelques temps après la sortie du Pré à l’été 2009, tout le monde pointait le potentiel de l’ensemble, mais également ses défauts de jeunesse – et la capacité de Palm à tenir le temps de deux, trois cycles de produits indispensables pour bonifier le projet.
Rubinstein avait lui déjà la réponse : Avec les dirigeants de Palm, ils visaient le rachat. Ils avaient réalisé qu’un OS et un téléphone n’étaient pas assez : il fallait construire ce fameux eco-système dont je vous parle sans relâche :

  • un environnement software client
  • un environnement software développeur
  • un environnement software distributeur
  • un environnement hardware doté de plusieurs formats (au hasard, smartphone et tablettes)…

Palm n’en n’avait pas les moyens : recréer un univers, réactiver une presence marketing et les réseaux distributeur, trouver d’énormes réserves d’argent après des années de semi-disette… Alors Palm a tenu le temps de trouver un nouveau parrain. Et la stratégie était clairement bonne, il fallait juste garder l’essentiel des têtes pensantes derrière Palm une fois le mercato accompli.

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HP SERA LE NOUVEL APPLE

Et voici Jon, tel le « Bachelor », rencontrant nombre de prétendants, tous avec des offres et des visions différentes. On parle de Samsung, de Google, d’HTC, de Nokia, de RIM… Tout les noms sont mentionnés dans les rumeurs, sauf celui du gagnant : HP. Le numéro 1 mondial du PC, en toute discrétion et en sous-marin, s’est emparé de la seule rose de Palm.

Il faut dire que le géant américain avait bien flairé le déclin de son marché historique. Toutes ces histoires de « Post PC » brandies par les journalistes et ce satané Steve Jobs ? C’était en train d’arriver. HP aurait pu continuer avec son approche PC : devenir un assembleur hardware, produisant en masse des produits nomades licenciés sur des OS multi-marques, comme Android ou Windows Phone.
Mais Mark Hurd, PDG d’HP, veut autre chose. Redoutable « cost killer » arrivé en 2006, l’homme a rapidement impressionné le milieu en faisant d’HP le premier assembleur mondial de PC et en renforçant sa position sur le juteux marché des imprimantes. Mais comme beaucoup, il rêve d’Apple. Et pour cela, il lui faut un nouveau point de départ. Le rachat de Palm par HP est officialisé le 28 Avril 2010, pour environ 1,2 milliards d’euros.

Web OS est l’opportunité rêvée : une équipe talentueuse, un produit présentant un potentiel énorme et d’un autre côté en assise financière et de distribution, qui est la force d’HP. Palm est l’aristocrate sans argent, HP le bourgeois se rêvant gentilhomme. A l’annonce de l’achat, les intentions sont d’ailleurs claires : Web OS sera le moteur principal de croissance et de différenciation d’HP : on annonce des smartphones, mais aussi des tablettes, voir des ordinateurs portables. Un mariage plein d’enfants et surtout, un couple vraiment excitant sur le papier : Jon Rubinstein est un génie dans son genre (et l’un des pères de l’iPod), Mark Hurd un PDG sans pitié, redouté et redoutable.  Je vous en parlais d’ailleurs dans ma toute première chronique du week end. Mais voilà, un mariage, ça se fragilise très vite. Surtout quand le mari se fait griller… En plein adultère.

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MON BEAU PERE ET MOI

Le rebondissement est rocambolesque : le 6 Août 2010, soit une semaine à peine après le rachat effectif de Palm (le 31 Juillet), Mark Hurd annonce à la surprise générale sa démission d’HP. Une affaire d’harcèlement sexuel sur une starlette de la real TV, de notes de frais pas très fraîches… Le Don Juan est débarqué – avec près de 47 millions de dollars de compensations – et chose que l’on sous-estime alors, disparaît avec son rêve et sa vision d’un HP comme nouvel Apple.

Son ami Larry Ellison, célèbre patron d’Oracle, ne s’y trompe pas dans ce célèbre mail envoyé au New York Times :

Le conseil d’administration d’HP vient juste de prendre la pire décision de ressources humaines depuis le jour où des idiots du conseil d’administration d’Apple eurent viré Steve Jobs, quelques années auparavant. Cette décision a failli détruire Apple – et l’aurait fait si Steve n’était pas revenu les sauver. HP possédait une longue liste de PDG foireux jusqu’à ce qu’ils engagent Mark, qui a passé les cinq dernières années à abattre un superbe boulot en redonnant à HP sa grandeur d’antan. »

Car pour la succession de Hurd (travaillant désormais chez… Oracle), le conseil d’administration d’HP va choisir un homme au profil totalement différent : Léo Apotheker. Le nouveau papa de la grande famille HP débarque le 30 Septembre avec dans ses bagages, des objectifs qui contrastent totalement avec ceux de Hurd. Lors de sa première sortie publique fin Mars 2011, il annonce la couleur : les objectifs d’HP seront les services Cloud, la connectivité entre les appareils et le software. Pas un mot sur Palm.

Apotheker dit avoir établi ces axes de croissance après avoir consulté en interne, et auprès des clients et des partenaires d’HP. Le marché d’HP c’est l’entreprise, le B2B et les solutions à forte marge qui s’y rattachent. En coulisses et depuis 4 mois, il est dit qu’Apotheker ne croit pas en WebOS au sens « nous allons tuer Apple ». Et fait tout pour marginaliser la division. La nomination de Rubinstein à un poste « planqué » chez HP ajoute au doute de l’époque.

Mais les promesses encore fraîches d’il y a quelques mois résonnant encore fortement dans les têtes de médias et des clients (« nous allons doubler nos efforts autour de WebOS », disait Rubinstein), la TouchPad tout juste annoncée, reçoit beaucoup d’attentes… Apotheker ne peut juste pas faire volte face alors qu’il vient d’arriver. Il attend juste une ultime brèche pour s’engouffrer. Elle va arriver, par la TouchPad justement.

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ALORS, RECTIFICATION : HP SERA LE NOUVEAU IBM

La tablette, à peine sortie accompagnée de critiques assez mitigées (en gros : le hardware n’est pas au niveau du software + le software sera-t-il un jour suivi pr les développeurs ?), connaît des chiffres de vente décevants. La chaîne de magasins Best Buy fuite ainsi ses chiffres : sur son stock de 270 000 tablettes, seuls 25 000 exemplaire auraient trouvé preneur. C’est moins de 10% des stocks et ce, en 6 semaines de vente !
Une baisse de prix assez spectaculaire (sur un produit aussi jeune) de 100$ est rapidement appliquée, sans résultats. Un hard discounter du net annonce vendre 612 Touchpad, quand 2200 Xoom de Motorola (sous Android) partent en parallèle. Et je ne vous parle pas de l’iPad, dont les chiffres atomisent toute la concurrence réunie. Cet échec et l’accueil tiède réservé aux smartphones Veer et Pré 3 sont l’occasion pour l’ami Léo.

Apotheker met donc son plan en marche : bazarder le grand public et se tourner vers le B2B. Dans la foulée, il annonce le rachat de l’éditeur de logiciels spécialisés en gestion de données en entreprise Autonomy. Montant de l’achat : 10 milliards de dollars, record historique. Et dans un sens, il a raison.
Affronter Apple en frontal aujourd’hui est presque suicidaire : la marque jouit d’une aura tellement forte qu’on ne peut la concurrencer en tentant de répliquer son approche. La preuve, le seul vrai concurrent d’Apple est Google, qui adoptait jusqu’alors une stratégie différente, avec un OS gratuit pour qui veut se lancer. Exit donc l’ère Hurd+Rubinstein à la conquête des particuliers. Car Apotheker va encore plus loin dans son 180° : HP pense à arrêter son activité d’assembleur PC. Nous parlons bien du numéro 1 mondial ! Cette nouvelle, bien que dans l’ombre du spectaculaire arrêt des appareils nomades sous Web OS, se révèle tout aussi énorme.

Le rêve d’Apotheker est donc moins sexy pour nous geeks mais tellement plus rentable pour eux les actionnaires : le monde de l’entreprise dépense des sommes gigantesques et ce, de manière régulière pour des services et des infrastructures sur mesure. HP possède déjà quelques billes dans le secteur. Et HP garde surtout en tête un modèle du genre : IBM. Le géant incontestable des PC des années 80 a réussi sa reconversion.
Après avoir frisé la faillite sous la concurrence des clones dans les années 90, Big Blue s’est totalement recentré sur les solutions d’entreprise (avec ses fameuses pubs) et revendu sa division Thinkpad au chinois Lenovo (qui la gère très bien, au passage). Une décision brillante, lorsque l’on regarde aujourd’hui les comptes et résultats d’IBM.

HP se lance donc vers une nouvelle destination et laisse sur l’aire de repos WebOS, attaché à un arbre. Mais l’animal n’est pas encore mort.

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UNE BRADERIE, DES ESPOIRS

Dans la foulée de l’annonce, HP lance ce qui restera comme la braderie hi-tech la plus spectaculaire de ces dernières années : les TouchPad passent à 99$ (129$ pour le modèle 32Go), les Veer à 59$ et les Pré 3 à 79$. Soit des réductions d’environ -75% ! On ferme boutique les cocos, il faut nous vider tout ça, allez…

A ces tarifs, les reliques WebOS deviennent les affaires de l’année : non seulement les appareils ne sont pas mauvais, mais ils coûtent désormais moins cher que le plus cheap des fake les plus cheaps. Les résultats ne se font pas attendre : en moins de 48h00, tous les stocks à travers le monde sont écoulés et c’est désormais sur Ebay que l’on peut trouver des TouchPad… Autour de 250 euros. C’est donc sur une note un peu spectaculaire que l’on pensait dire au revoir à WebOS, et puis…

Et puis, les choses ont un peu changé et soudain, c’est le flou – et l’espoir que WebOS survive à son abandon par HP. Je vous le fais en point par point :

  • WebOS souffrait du syndrome du « essayez-moi ». Si beaucoup d’entre nous en ont entendu parler en positif, combien ont vraiment essayé cet OS ? Très, très peu. Hors et je le répète, WebOS reste l’expérience sur appareil nomade la plus agréable et bien pensée que j’ai pu essayer. Et cette expérience s’est soudain retrouvée entre les main de centaines de milliers de nouveau utilisateurs, braderie oblige. Et nous avons vu fleurir sur les blogs et sur Twitter des « WebOS rox » et autres « agréablement surpris par ma TouchPad ». Plus que lors de son existence, l’OS est bien vivant dans l’esprit des gens.
  • Cet élan positif a lui-même engendré divers mouvements pour maintenir et faire évoluer Web OS. Beaucoup demandent désormais à HP d’ouvrir le code, ce qui serait une situation de win / win. Après des mois sans y arriver, voici HP avec une scène Développeurs, un comble !
  • L’attitude d’HP a d’ailleurs toujours été très étrange, à cet égard. Après l’annonce, des cadres ont bien insisté sur le fait qu’HP allait continuer à utiliser WebOS, mais pour d’autres produits, notamment les imprimantes ou les ordinateurs embarqués dans les voitures. Et des anciens de l’équipe laissaient entendre qu’effectivement, WebOS pourrait être licencié pour le bien de tous.
  • Autre rebondissement aussi inattendu qu’étrange : HP relance la fabrication d’une « dernière fournée » de TouchPad, pour répondre à la demande énorme engendrée par le déstockage. Alors, j’ai beau avoir avoir pris quelques cours d’économie, j’aimerai bien que l’on m’explique :  pourquoi un fabriquant qui décide d’abandonner une division entière pour améliorer ses profits, s’amuse à la maintenir en vie par à coups, le tout en perdant beaucoup d’argent (les nouvelles tablettes seront également vendues 99$ et donc largement à perte) ? S’il n’existe aucun objectif derrière, cela me dépasse. HP n’est pas réputée pour faire des cadeaux ET remuer le couteau dans la plaie…
  • Reste donc une dernière théorie : depuis quelques semaines, l’annonce de l’abandon de WebOS et le succès tonitruant du déstockage et le succès de WebOS qui en découlent aiguisent des appétits. Et comme en 2010, la valse des rumeurs de rachats reprend de plus belle. A tel point que le PDG de Samsung lui-même à dû se fendre d’un communiqué pour expliquer que non, sa petite PME familiale n’allait pas racheter WebOS. On pense également à HTC, l’éconduit de 2010 qui voulait croquer Palm avant de se faire doubler par HP. Mais le constructeur Taiwanais vient de placer quelques 300 millions de dollars sur les écouteurs Beats. Même si la valeur officieuse de WebOS tournerait autour des 400, 500 millions de dollars, cela ferait beaucoup.
    Il n’empêche : ce flot de rumeurs et de communiqués autour de WebOS, l’attitude ambivalente d’HP et les conséquences surprenantes du déstockage ne trompent pas : HP revendrait bien WebOS et tente, avec cette opération « il y en aura pour tout le monde » de montrer que WebOS peut-être un succès et donc, un achat intéressant pour qui voudrait bien l’en débarrasser.

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SCHRÖDINGER’S CAT OS

Une rumeur encore plus saugrenue mais séduisante court : revigorifié par le succès de dernière chance de la TouchPad, HP tenterait un « PR Stunt » (un coup médiatique) ultime, en annonçant finalement reprendre cette activité. Cela m’amuserait et m’exciterait au plus haut point, mais il n’existe honnêtement et actuellement aucune place ou marge de manoeuvre pour un autre acteur sur ce marché.

Entre Apple, Google et peut-être Microsoft, l’air des appareils nomades est devenu irrespirable pour les autres. Je soupçonne d’ailleurs fortement RIM d’être le prochain acteur sur la sellette, pour un rachat spectaculaire. Mais cela est une autre histoire pour une prochaine chronique, allons maintenant profiter des derniers jours de l’été comme tout le monde, sans rachats et millions, juste avec un diabolo menthe à 2 euros. Tout en gardant une petite pensée pour Web OS, ce projet qui à la manière du chat de Schrödinger, n’est ni mort ni vivant.

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« Les Chroniques du Week End sont des réflexions de Lâm Hua (et de Daz !) sur la culture et l’industrie geek. Elles engagent les opinions de leur auteur et pas nécessairement celles de l’ensemble de la rédaction duJDG.

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Vos meilleurs commentaires seront publiés ici : à vous de jouer !

paxttel

pour la dernière fournée je pense que c’est plutôt pour partir en bon terme avec les sous traitant (fabriquant/assembleur) et aussi donner encore plus de valeur a l’os pour un future rachat.
cependant il n’y pas de place pour cet os si prometteur, le trio de tête a trop de poids (et d’argent pour tomber de si tôt) et hp pourra pas maintenir la machine a flot suffisamment longtemps.
je crois que le mieux serai de diviser les 2 sections hardware et software et passer un partenariat avec un géant comme android qui en aurai bien besoin car je les trouvent en retard question ui.

Boudieu

« aujourd’hui le vrai prix de cette tablette est surement très proche voir en dessous du prix « bradé » »

Nope sir,

tu oublies le R&D (600 personnes qui bossaient dessus) + le gouffre marketing (ils avaient quand même embauché le mari de Katy Perry pour une très belle somme) + tous les autres frais qui n’ont absolument pas pu être amortis au prix de $99. Ça n’a absolument aucun sens de ne prendre que le coût de fabrication dans l’équation.

On sait juste qu’un sous-traitant avait quelque chose comme 100 000 tablettes arrêtées sur les chaînes. On sait qu’HP aurait dû payer pour rupture de contrat, on ne sait pas combien.

A partir de là, deux possibilités :

1) moins de pertes en vendant ces tablettes à $99 qu’en payant la rupture de contrat.
2) pari pour installer une base importante de Touchpad et donner de la valeur à WebOS dans l’optique d’une vente.