Théorie du Bar à vin : et s’il fallait travailler mieux pour profiter plus

Chronique

Par Elodie le

Une fois n’est pas coutume, nous avons choisi de vous parler d’un livre qui n’a aucun rapport, de près ou de loin, avec la culture geek, La Théorie du bar à vin (aux éditions Phaidon). Cependant, le parti pris du livre nous a plus et intrigué et dans le contexte actuel de crise, il pose la question différemment en proposant 28 règles à suivre pour travailler mieux en profitant plus. Pour l’occasion, nous avons interviewé son auteur.

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La promesse fait envie : « La Théorie du bar à vin dévoile la voie du succès dans la vie et au travail : des stratégies quotidiennes accessibles aux professionnels créatifs, aux étudiants, aux dirigeants et à quiconque veut aller de l’avant », et assure aussi une chose : ce n’est pas un énième livre de développement personnel.
Mais alors que propose ce livre ? 28 règles simples comme autant de conseils applicables par tous pour être plus productif au travail sans oublier de penser à soi et « quitter le bureau à 18 heures pour aller déguster un verre de vin avec ses amis si l’envie nous en prend.

En effet l’idée est séduisante. A la fin de ma lecture, une petite pointe de déception, le livre semble plus s’appliquer à des dirigeants, du moins des personnes ayant les moyens de prendre des risques, même calculés, de recruter, de manager. Même si nombre de conseils d’ordre général sont simples et faciles à appliquer et fournissent une ligne directrice afin d’éviter de s’éparpiller, se recentrer sur les actions qui comptent plutôt que brasser beaucoup d’air pour peu de résultats.

Nous avons posé quelques questions à son auteur, David Gilbertson. Il a débuté sa carrière en tant que journaliste économique avant de notamment reprendre en main un titre déficitaire, Lloyd’s List ; pour en faire l’un des plus grands groupes de presse économique. Il vit à Londres et est aujourd’hui consultant pour des groupes de médias notamment.

David Gilbertson
David Gilbertson

1-Le titre de votre livre fait écho au slogan chérit par l’ancien président français Nicolas Sarkozy, « Travailler plus pour gagner plus « , les deux semblent être en opposition.

Le message de Nicolas Sarkozy est le même que celui lancé, aujourd’hui, par tous les hommes politiques des pays développés et occidentaux – il n’est question que de travailler plus dur ! Barak Obama aux Etats-Unis et David Cameron au Royaume-Uni ne perdent pas une occasion d’en faire l’apologie. Obama ne cesse de parler des « Américains qui travaillent dur » tandis qu’au Royaume-Uni, les porte-paroles du gouvernement trouvent maintenant difficile de prononcer une phrase sans y inclure le terme « travailler dur ». « Nous voulons récompenser les travailleurs Britanniques qui travaillent dur dans une Grande-Bretagne qui travaille dur ».

La vérité, c’est que les gens travaillent déjà assez dur partout dans le monde et que lorsqu’ils ont la chance d’avoir un emploi, ils se battent pour le conserver. Merci beaucoup. Alors la question est : les gens travaillent dur, nous sommes tous d’accord, mais travaillent-il intelligemment ? C’est l’objet de ma Théorie du bar vin traduite en français par Travailler mieux pour profiter plus. Il est finalement facile de travailler beaucoup mais pas nécessairement de travailler bien et bien souvent plus vous travaillez, moins vous avez le temps de vous arrêter pour penser à comment les choses pourraient être mieux faites. C’est ce que l’on appelle le « triomphe de l’urgent sur l’important ». Occupés par les urgences quotidiennes, nous ne prenons pas le temps de nous arrêter sur ce qui compte vraiment. Devons-nous agir de cette façon ? Est-ce que cette action a vraiment du sens ? N’existe-t-il pas un meilleur moyen de travailler ?

L’autre facteur c’est la confusion entre « rendement » et « résultat ». Trop d’entreprises et de dirigeants considèrent que le nombre d’heures travaillées, la mise sous pression sur leurs salariés ou la quantité d’unités produites sont les critères de la réussite. Non. Les entreprises qui réussirent s’intéressent davantage au résultat et se posent la bonne question : sommes-nous vraiment efficaces ?

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Il est amusant de penser que l’extraordinaire progrès technologique des deux derniers siècles a été entièrement dédié à l’invention d’objets qui nous facilitent la vie : une voiture, une machine à laver, un fer à repasser, une machine à coudre, un ordinateur, un téléphone portable. Mais en dépit de toutes ces avancées bénéfiques qui nous économisent tant de temps, d’énergie et d’effort, nous ne travaillons toujours pas assez dur selon les politiciens. Pourquoi ?
Désolé Monsieur Sarkozy. Il ne s’agit pas de plus, il s’agit de mieux.

2- On oppose souvent la France et les États-Unis, notamment dans le monde du travail, pensez-vous que ces conseils aient vocation à s’appliquer partout ou dans un type particulier d’entreprise ?

Les conseils de ma théorie s’appliquent à toutes organisations, quels que soient leur taille et leur domaine. Lorsque les gens viennent ensemble au travail, ils doivent trouver le meilleur moyen d’accomplir leur mission. Cela signifie qu’ils doivent trouver les bons moyens pour communiquer entre eux ; être très clairs sur les besoins de leurs clients ; être souples et s’adapter aux mutations du monde dans lequel ils vivent. Alors, ils pourront continuer à faire des choses utiles.

Travailler Mieux pour Profiter Plus a pour but de réfléchir à cette question. Il est effarant de voir comment les personnes compliquent tout dans les affaires. « Penser compliquer » semble être la règle. « Compliqué » signifie seulement difficile à comprendre. Le vrai génie est de prendre des choses compliquées et de les rendre simples afin que chacun comprenne ce qu’il fait et pourquoi. Les meilleures idées sont les plus simples ; les meilleures entreprises font mieux les choses simples. Ce n’est que du sens commun, le problème c’est qu’il n’est pas souvent appliqué.

3- Quelle vision l’anglo-saxon que vous êtes a sur la France, ses entreprises et travailleurs ?

Réponse personnelle d’abord : j’aime la France d’une passion absolue, Paris, la vallée de la Loire, la Dordogne et le Languedoc. J’y viens dès que j’en ai le temps. Je bois exclusivement du vin français dans les bars à vin. Je pense que la France, plus que tout autre pays, a su de façon incomparable préserver la qualité et la diversité de son commerce de détail. La technologie et la créativité françaises continuent fréquemment à diriger le monde.
Quelques-uns des individus les plus intelligents que je connaisse dans les affaires sont Français. Ce sont les bonnes nouvelles.

La moins bonne nouvelle est que la perception de l’éthique française du travail ne correspond pas toujours avec celle des autres pays et de la concurrence internationale et que l’implication professionnelle des travailleurs français est inégale. Lorsque je travaillais à temps plein, j’ai organisé une grande conférence et des « training business » avec des entreprises et bureaux du monde entier. Nous avions mis en place des sessions particulières dans différents domaines pour aider les entreprises et les individus à se développer et à avancer professionnellement.
Pour une raison que j’ignore, un modèle qui fonctionnait à merveille pour l’Allemagne, les Pays-Bas, la Suède, l’Australie, le Brésil, Singapour et les États-Unis était toujours une lutte avec la France. Quel lien avec Travailler Mieux pour Profiter Plus ? Dans la concurrence mondialisée d’aujourd’hui, il n’y a pas d’option pour le travail inefficace. Les entreprises ou les individus qui s’essaient à cette attitude courent à la catastrophe.

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Les meilleures entreprises en France et ailleurs gagnent du temps pour elles-mêmes et leurs employés en insistant sur la clarté et la simplicité des objectifs, grâce à un leadership intelligent et à des récompenses justes qui poussent les collaborateurs a considéré leur entreprise comme si elle était la leur et qui place le client comme une priorité absolue.
Ah, une dernière chose… Considérant la quantité de talents français que je croise à Londres, le niveau des impôts en France est beaucoup trop élevé ! Plus qu’une honte, c’est un problème !

4- Certaines entreprises de la Silicon Valley, comme Google et Facebook, sont notamment connues pour offrir nombre d’avantages à leurs salariés (cantine gratuite, espace de détente, crèche, etc.) leur permettant ainsi, dans la théorie, d’être mieux dans leur tête et donc plus productifs, est-ce un modèle d’entreprise pour vous ? Votre théorie du bar à vin pourrait-elle s’y appliquer ?

Oui, bien sur. J’ai observé un phénomène étrange dans beaucoup d’entreprises. Les seules personnes autorisées à aller prendre une pause sont les cadres qui clament haut et fort leur dépendance à la nicotine et doivent s’échapper un moment. Mais les pauses sont vitales pour tous. Elles permettent aux gens de recharger leurs batteries, de récupérer et de réfléchir ! Certaines entreprises font ça bien, notamment celles qui organisent des brainstorming dans un environnement propice où chacun donne ses idées. Elles en tirent un bénéfice énorme.

Les gens ont besoin de temps et d’espace pour être créatifs. Voici un petit exercice que vous pourrez essayer la prochaine fois que vous êtes dans un bar à vin. Demandez à vos amis de prendre 10 à 15 minutes pour écrire tout ce à quoi leur fait penser une orange et tout ce qu’ils pourraient faire avec, en échange d’un bon verre de Bordeaux. Vous observerez que les premiers résultats sont plutôt convenus mais après la 10ième minute, le cerveau profond frappe et l’imagination décolle : « faire passer une ficelle autour de l’orange et en faire un jouet pour le chat », « la transformer en décoration pour mon aquarium tropical », « coupez-la en deux et faites-en un soutien-gorge. »

Si l’entreprise veut que ses employés imaginent un futur meilleur, ils doivent leur donner du temps et de l’espace pour penser et permettre à leurs cerveaux créatifs de travailler. Google par exemple, une énorme entreprise construite sur l’innovation, fait ça brillamment. En clair, les entreprises intelligentes proposent le petit déjeuner gratuit, des espaces de relaxation, des salles à idées et des crèches, pas parce qu’ils essaient de gagner un prix de sympathie mais parce qu’ils savent que cela rendra leurs employés plus productifs, plus reconnaissants et plus loyaux, et cela les rendra plus brillants à tour de rôle.

5- Il est assez savoureux de lire dans votre bouquin : « C’est formidable pour les consultants, ils ont matière à parler pendant des mois, parfois des années. Les consultants veulent, eux aussi, être durables et continuent tant qu’ils le peuvent, créant ainsi leur propre richesse. Le problème, c’est qu’ils font généralement perdre du temps à l’entreprise qu’ils conseillent », quand on sait que vous êtes vous-même conseiller indépendant pour des groupes médias notamment.

Là, vous m’avez eu! Ah ! Je ne travaillerai plus jamais. C’est un défi pour les grands cabinets de conseil de construire leur relation client. S’ils résolvent un problème rapidement et complètement, leur facture ne sera probablement pas très élevée et ils ne seront peut-être plus sollicités. Donc ils essaient d’être « collants » au maximum comme le font si bien les grandes entreprises informatiques, en cherchant par tous les moyens à étendre leur implication dans l’entreprise une fois qu’ils ont eu leur premier contrat.

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Trop d’entreprises demandent aux consultants de résoudre des problèmes qu’elles pourraient solutionner elles-mêmes si elles prenaient le temps d’identifier clairement les enjeux auxquels elles doivent faire face. Ils attendent des cabinets de conseil qu’ils leur fournissent des solutions globales qu’ils considèrent comme idéales et qu’ils sont heureux de payer cher. La plupart du temps, ces conseils finissent sous forme de rapports bien rangés dans des classeurs. Le consultant ne peut connaître l’entreprise aussi bien que les gens qui la font vivre et tourner chaque jour.

Les consultants devraient être utilisés de manière sélective, essentiellement pour mettre de l’ordre dans les priorités. L’urgence du quotidien ne permet pas toujours de le faire. Une fois sa mission terminée, le consultant devrait partir, comme le ferait votre bon ami à propos d’une relation sentimentale. Il apporte un regard extérieur que vous ne pouviez pas voir car vous étiez trop impliqué. Donc oui il y a un rôle pour les consultants externes, mais pas sur le long terme.

6- Si vous ne deviez conserver qu’une seule règle d’or, laquelle serait-elle ?

Difficile de répondre car les 28 règles sont étroitement liées et forment un ensemble et un état d’esprit avec un code de conduite. Mais si je devais en retenir une je dirais la règle 27 : « Mettez-vous à la place de l’autre ».

Faire du business n’est pas difficile et tirer le meilleur des individus n’est pas compliqué à comprendre. Nous avons tous une excellente boussole interne pour cela : comment réagirions-nous si nous étions traités de cette façon ?

Que vous soyez le boss ou le portier et que vous pensez aux interlocuteurs avec qui vous traitez, il ne devrait pas être difficile de savoir quelle conduite tenir. Si vous étiez de l’autre côté de la conversation, qu’aimeriez-vous entendre ? Qu’est ce qui vous renverrait un sentiment positif ? Lorsque vous faites face à un choix ou à un problème au travail, mettez-vous à la place de l’autre. Voyez comment vous vous y sentez. Puis prenez les bonnes décisions.

Enjoy !