Les victimes, attirées par des prix attractifs sur des produits de marques célèbres, ont partagé leurs informations personnelles et bancaires… sans jamais recevoir les articles commandés. Une fuite de documents obtenue par SR Labs, une société de cybersécurité allemande, a permis de mettre au jour les rouages de cette opération criminelle détaillée dans une enquête internationale menée par Le Monde, Die Zeit et The Guardian.
Des sites frauduleux par milliers
L’opération, très organisée et techniquement très sophistiquée, repose sur un réseau de plus de 76.000 faux sites marchands proposant des articles de luxe à prix réduits. Ces sites, publiés en plusieurs langues, y compris le français, incitent les consommateurs à partager leurs informations sensibles. La plupart des victimes n’ont jamais reçu les articles commandés, bien que certains aient tout de même reçu des produits contrefaits ou totalement différents de ceux annoncés.
Les documents révèlent que des développeurs et des collecteurs de données, basés en Chine, ont été employés pour créer et gérer ces sites frauduleux. Des contrats de travail détaillent des conditions strictes imposées aux employés, avec des primes et des bonus en fonction de leur performance et de leur conformité aux règles internes.
Les sites utilisent des domaines expirés pour éviter la détection par les autorités ou les propriétaires de marques. Ce réseau, fonctionnant depuis la province de Fujian en Chine, semble opérer selon un modèle « franchise-like », où un noyau central développe les logiciels et gère l’infrastructure, tandis que d’autres groupes utilisent le système pour exploiter les boutiques frauduleuses.
C’est « l’une des plus grandes escroqueries en ligne de faux magasins que j’ai vues », selon Katherine Hart, de l’Institut des normes commerciales du Royaume-Uni. Jake Moore, conseiller en cybersécurité chez ESET, ajoute que ces données personnelles peuvent être précieuses pour des agences de renseignement étrangères, notamment à des fins de surveillance.
Malgré les preuves accumulées et les plaintes déposées, les autorités peinent à enrayer ce fléau. En Allemagne, une propriétaire d’usine de perles reçoit des appels quotidiens de clients mécontents ayant acheté des articles Lacoste sur un ancien site détourné de son entreprise. Michael Rouah, de la boutique parisienne Artoyz, voit son catalogue complet copié et vendu à bas prix sur un site frauduleux. « Nous ne pouvons généralement pas faire grand-chose à ce sujet », déplore-t-il.
Action Fraud, le centre de signalement des cybercrimes au Royaume-Uni, s’est engagé à tenter de faire fermer ces faux sites. Cependant, la fraude en ligne continue de croître, avec une augmentation de 43 % des cas de fraude à l’achat outre Manche au premier semestre 2023 par rapport à la même période en 2022. Aux États-Unis, les pertes dues aux fraudes ont atteint près de 8,8 milliards de dollars en 2022, en hausse de plus de 30 % par rapport à l’année précédente.