La demande en électricité américaine était restée relativement stable sur la période 2000-2020. Puis sont arrivés le minage de cryptomonnaies (2021-2022) et l’essor fulgurant des data centers presque au même moment, des ogres assoiffés d’eau et d’électricité nécessaires pour entraîner et faire tourner les LLMs comme ChatGPT ou Gemini. De nombreuses études et projections ont déjà été menées sur le sujet, alertant sur l’impossibilité de tenir nos sacro-saints « engagements climatiques » actuels face à cette demande qui croît de jour en jour.
Une nouvelle recherche est venue enfoncer le clou la semaine dernière, parue le 12 mai dans la revue Environmental Research Letters, menée par des chercheurs de la North Carolina State University (NCSU). En construisant une modélisation économique et énergétique de ce que la ruée vers l’IA va nous coûter d’ici la fin de la décennie, ils sont arrivés à une bien sombre conclusion. « […] la demande en énergie des data centers, en forte augmentation, effacera une grande partie des progrès accomplis ces vingt dernières années en matière de réduction des émissions de CO₂ », expliquent-ils.
En analysant heure par heure 26 régions du réseau électrique des 48 États continentaux, ils ont calculé, d’ici 2030, que la production électrique générera jusqu’à 28 % d’émissions carbonées supplémentaires, qui s’accompagneront d’une hausse tarifaire de l’électricité nationale de 6 à 29 %. Dans certains États, les tarifs pourront même augmenter de 57 %, notamment la Virginie, la Pennsylvanie ou New York : là où les data centers s’entassent le plus. On n’arrête pas le progrès ; mais l’inverse nous pend au nez.
Ça chauffe aussi de ce côté-ci de l’Atlantique
Avant de ranger cette étude dans la case « problème américain », nous avons aussi de la poussière à contempler sous notre tapis, chiffres français à l’appui. La France comptait 200 data centers commerciaux en 2020 ; elle en recense aujourd’hui « 352 en activité » selon l’ADEME et l’agence prévoit qu’ils pourraient consommer d’ici 2035 une énergie équivalant à 3,7 fois leur niveau actuel.
Notre gestionnaire du réseau national, RTE (Réseau de transport d’électricité), estime pour sa part un triplement de leur consommation entre aujourd’hui et 2035, passant de 10 à 28 TWh, dans les scénarios prudents. Dans le pire des scénarios, si l’ensemble des projets annoncés sortent de terre, cette consommation pourrait bondir jusqu’à 80 TWh, soit l’équivalent de 15 % de notre production nucléaire annuelle.
Au Sommet de l’IA de février 2025, Emmanuel Macron avait annoncé une enveloppe de 109 milliards d’euros d’investissements dans l’IA et les data centers, dont 35 nouvelles installations dédiées à cette techno dès 2025. De quoi faire saliver les acteurs du secteur et faire suer les ingénieurs de RTE, qui ont déjà enregistré 4,5 GW de demandes de raccordement supplémentaires pour des data centers fin 2024.
Les chercheurs de la NCSU, dans cette étude, ont finalement modélisé la même entreprise à laquelle la France s’est attelée : construire un écosystème où la demande électrique des data centers croît plus vite que la capacité du réseau à l’absorber sans que le consommateur voit son portefeuille se faire vider. Plus les data centers se concentrent dans une région, plus les coûts d’infrastructure saturent le réseau local, plus l’addition se redistribue à l’ensemble des abonnés, y compris ceux qui n’ont jamais ouvert ChatGPT de leur vie.
Pourquoi ? Parce qu’en France, les coûts d’infrastructure réseau sont mutualisés. C’est le rôle du TURPE, le Tarif d’Utilisation des Réseaux Publics d’Électricité : une contribution prélevée sur chaque facture d’électricité, particulier ou entreprise, pour financer le réseau qui transporte et distribue le courant. Lorsque RTE doit renforcer ses lignes, et raccorder des data centers qui consomment autant qu’une ville moyenne, c’est le TURPE qui couvre l’investissement et donc, in fine, vous.
Même si notre électricité, en France, est décarbonée à 90 % grâce au nucléaire, Jeremiah X. Johnson, co-auteur de l’étude, prévient que l’avantage énergétique d’un pays ne suffit pas à neutraliser la pression tarifaire d’une demande qui croît plus vite que les infrastructures. « Les coûts augmenteront de manière substantielle, indépendamment du coût des combustibles », écrit son équipe. Bien que la France arrive dans ce cycle avec de meilleures cartes en main que la Virginie ou la Pennsylvanie, elle entre exactement dans le même cycle : un réseau contraint à se renforcer à marche forcée finit par présenter sa facture à tout le monde, sans distinction d’usage.
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