Fondée en 2021, Colossal Biosciences s’est donnée une mission qu’aucune autre entreprise n’a poussée aussi loin : la « dé-extinction », consistant à ramener à la vie des espèces animales disparues grâce au génie génétique. La société texane est déjà sur plusieurs projets en même temps : le mammouth laineux (Mammuthus primigenius), le tigre de Tasmanie (Thylacinus cynocephalus), le dodo (Raphus cucullatus), ou le loup terrible (Aenocyon dirus), rendu célèbre pour son apparition dans la série Games of Thrones.
Depuis peu, elle a une nouvelle espèce dans le collimateur : le Moa géant de l’île du Sud (Dinornis robustus), un gigantesque oiseau disparu depuis le XVe siècle. Une créature qui ferait passer nos autruches contemporaines pour des volatiles ordinaires, puisqu’il mesurait près de 2,30 m de haut pour 230 kg sur la balance. Il peuplait la Nouvelle-Zélande avant d’être chassé jusqu’à l’extinction par les premiers colons polynésiens. Mais pour faire revivre une telle bête, il faut d’abord résoudre un problème digne de Jurassic Park : faire se développer un embryon aviaire en dehors de tout œuf naturel. Et ils y sont parvenus ; certes, avec un poussin, mais c’est un passage obligatoire.
L’œuf ou la poule : aucun des deux
L’idée d’incuber des embryons aviaires hors coquille n’est pas nouvelle, puisque dans les années 1980 déjà, des chercheurs, Bruce Dunn et Margaret Perry, notamment, s’y étaient déjà essayé. Ils avaient tenté de transférer des embryons de poulet dans des récipients ouverts, baignés d’oxygène pur pour compenser l’absence de coquille. Les poussins ont bien éclos, mais étaient complètement malformés, pour la plupart non viables : l’oxygène pur en excès génère des radicaux libres qui s’attaquent directement aux brins d’ADN. L’expérience avait donc été abandonnée, puis rangée dans le tiroir « à ne pas reproduire ».
Colossal Biosciences a donc choisi une autre technique, en développant un œuf artificiel qui reproduit exactement les propriétés de son équivalent naturel. Sa coquille est imprimée en 3D et doublée d’une membrane en silicone perméable, qui laisse passer exactement la quantité d’oxygène nécessaire au développement embryonnaire. Il est en plus complètement transparent, ce qui permet aux chercheurs d’observer l’embryon en temps réel tout au long de son développement.

La méthode est parfaitement fonctionnelle et les poussins se portent très bien, selon Andrew Park, directeur scientifique de la firme. « Les poulets sont désormais entièrement développés, des oiseaux tout à fait normaux et en bonne santé ». Il ajoute : « Nous continuerons à surveiller leur longévité et leur capacité reproductrice au fil du temps ».
De Moa en pis ?
Même si cette première étape est fondamentale, le chemin pour faire éclore ex-ovo un Moa reste encore très long et semé d’embûches. Premièrement, ses œufs étaient environ 80 fois plus volumineux qu’un œuf de poule, et 8 fois plus qu’un œuf d’émeu. Aucun oiseau vivant ne peut en pondre un, ce qui exclut toute solution de portage naturel. L’œuf artificiel créé par la firme peut justement être dimensionné à loisir, quelle que soit l’espèce ciblée.
Avant d’en arriver là, les équipes devront néanmoins éditer le génome d’un oiseau proche, le tinamou, parent vivant le plus proche du Moa, ou l’émeu, afin d’y réintégrer les séquences génomiques du Moa, reconstituées à partir de fragments d’ADN ancien et de comparaisons avec les espèces apparentées encore vivantes.
Ensuite il faudra incuber l’embryon modifié dans l’œuf artificiel à l’échelle voulue pour obtenir un descendant hybride du Moa. Qui, au passage, n’en sera pas un exactement puisqu’il sera davantage un tinamou/émeu modifié dont on espère qu’il exprimera suffisamment de gènes du Moa pour qu’on puisse l’appeler ainsi.
De ce point de vue-là, est-ce encore une « dé-extinction » comme l’entreprise s’en vante ou une simple création d’une nouvelle espèce animale ? « Natura Non Facit Saltus », comme le dit la locution latine, qui se traduit par « la nature ne fait pas de sauts » ; tout l’inverse de Colossal Biosciences, qui joue au saute-mouton avec les espèces, depuis sa fondation il y a cinq ans
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