Selon les données de l’OMS et de l’UNICEF, plus de deux milliards de personnes dans le monde, soit une personne sur quatre, vivent sans eau potable. L’humanité a été tristement sacrée sous le fil d’une épée de Damoclès en ce début d’année 2026, posée par l’Université des Nations Unies (UNU-INWEH) : la « faillite hydrique » ; nous consommons plus d’eau que la capacité de régénération des stocks de notre planète. Entre deux et trois milliards de personnes connaissent des pénuries d’eau pendant au moins un mois par an, et la tendance ne va pas s’arranger : la population urbaine mondiale confrontée à cette pénurie devrait doubler d’ici 2050, passant de 930 millions à près de 2,4 milliards de personnes.
Dès les années 1950-1960, le dessalement de l’eau de mer a été proposé presque comme une évidence pour fournir de l’eau potable en masse à la planète. Les océans représentent 97 % de l’eau de la planète, alors pourquoi s’en priver ?
Parce que les technologies actuelles sont, pour le dire franchement, un désastre environnemental à peine compensé par leur utilité. L’osmose inverse, mise au point dans les années 1960, qui consiste à forcer le passage de l’eau de mer à travers des membranes semi-perméables sous haute pression, et la distillation thermique, fonctionnent, mais elles consomment des quantités d’énergie ahurissantes, exigent des traitements chimiques en amont comme en aval, et rejettent dans les océans des saumures hyperconcentrées qui appauvrissent les eaux côtières en oxygène et dévastent la faune marine locale.
Ces problèmes n’ont toujours pas été pleinement réglés alors qu’ils sont au cœur de l’impasse technique et écologique qui bloque ce secteur, même s’il a tout de même progressé depuis 40 ans. Justement, une équipe dirigée par Chunlei Guo, professeur d’optique et de physique à l’Institut d’optique de l’Université de Rochester, vient de décrire un tout nouveau procédé dans un article publié le 27 mai dans la revue Light: Science & Applications. Fonctionnant grâce à l’énergie solaire, il ne produit aucun rejet chimique toxique, aucune saumure, et il permet même de récupérer des minéraux précieux issus de l’eau de mer.
Le dessalement par le Soleil : propre et sans rien à jeter
Le système proposé par l’équipe ressemble à s’y méprendre à des panneaux solaires grand public, à la seule différence qu’ils sont passés sous un laser femtoseconde, qui envoie des impulsions lumineuses de l’ordre de 10⁻¹⁵ seconde. Une technique qui rend la surface à la fois extrêmement absorbante pour la lumière solaire et superhydrophile : elle attire très fortement l’eau.
La zone active du panneau aspire une fine pellicule d’eau, l’évapore sous l’effet de la chaleur solaire, puis dirige les sels et minéraux résiduels vers d’autres zones, elles non traitées au laser, du panneau. Ces dernières font office de collecteurs, où les dépôts solides peuvent être récupérés sans obstruer la captation de lumière et d’eau.
Ce principe existait déjà, mais les dispostifs n’étaient jamais testés au contact de réelle eau de mer, mais avec une eau artificielle uniquement chargée en chlorure de sodium. L’eau de mer contient aussi des sels de magnésium et de calcium, qui cristallisent eux en croûtes compactes et imperméables qui finissaient toujours par perturber le processus d’évaporation et in fine, de dessalement.
Pour que son panneau ne connaisse pas le même sort, l’équipe a exploité un phénomène physique commun, le « coffee ring effect ». Lorsqu’une goutte de café sèche sur une surface, l’eau s’évapore depuis les bords, ce qui génère un flux capillaire centrifuge qui entraîne les particules de café vers la périphérie, d’où l’anneau coloré caractéristique laissé derrière elle. Les rainures gravées dans le métal noir du panneau reproduisent ce phénomène : au lieu de se déposer sur la surface active, les sels sont entraînés vers des zones passives.
Une fois l’eau dessalée, aucune saumure n’est donc produite, mais les sels sont quasiment récupérables entièrement, et même du lithium, élément d’importance première pour la transition énergétique mondiale. « L’extraction du lithium depuis le sol est extrêmement coûteuse sur le plan énergétique et environnemental », souligne Guo. « En le puisant directement depuis l’eau de mer, on ouvre une voie qui pourrait devenir essentielle pour les chaînes d’approvisionnement en batteries ».
Pour l’instant, ne nous emballons pas, ces panneaux ne sont que des prototypes et n’ont été testés qu’à très petite échelle. Il n’est pas dit que le procédé tienne ses promesses une fois industrialisé. Avant cela, il faudra que l’équipe les teste dans des conditions variées avant de pouvoir espérer convaincre des financeurs industriels de prendre le relais des fondations académiques qui ont porté ces travaux jusqu’ici. L’étape la plus ingrate et chronophage est bien souvent celle-là : une publication scientifique, même dans une revue reconnue, n’est pas gage de réussite.
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