L’épave a été retrouvée par un certain Espen Saastad, un résident d’Oslo, capitale de la Norvège ; il n’est même pas archéologue ou hydrographe, mais il fabrique des montres. Rien, à première vue, qui le prédispose à troquer ses brucelles d’horloger pour une combinaison de plongée en eaux profondes, mais il a lancé, en parallèle de son activité principale, une petite entreprise de prospection et de récupération sous-marines.
C’est ainsi qu’il a retrouvé ce navire marchand, datant du XVIIIe siècle, qui reposait à la verticale au fond du détroit du Skagerrak, à 600 mètres de profondeur, sa cargaison à peine dérangée. Le Norwegian Maritime Museum a annoncé la découverte en juin 2026, et ses propres archéologues n’en ont pas cru leurs yeux. Il s’agit de la cargaison de ce type la mieux conservée jamais retrouvée en Europe du Nord. Une véritable « capsule temporelle », pour reprendre les mots de Nina Refseth, la directrice du Norwegian Museum of Cultural History Foundation, leur donnant « une rare occasion de remonter dans le temps ».
Un souvenir des routes maritimes de l’Orient
Le navire en question est ce qu’on appelle une galiote, un bâtiment marchand à deux mâts très répandu dans les flottes commerciales maritimes du nord de l’Europe au XVIIIe siècle. Véritables chevaux de trait des mers, ils arboraient une silhouette trapue et une coque robuste à fond relativement plat pour pouvoir naviguer aussi bien en eau peu profonde que sur les bras de mer entre la Norvège, le Danemark et les Pays-Bas. Celui-ci mesurait environ 22 mètres de long : des dimensions standard pour une galiote.
Ses deux ancres sont restées en place, à la proue, les membrures internes (pièces en bois qui maintiennent la rigidité de la coque), les bordés (ensemble des planches qui forment l’enveloppe extérieure de la coque) sont aujourd’hui toujours visibles sur toute la longueur du navire. Sa coque, de manière générale, est restée en très bon état malgré deux siècles et demi d’immersion. Toutefois, le gouvernail a disparu, certainement rongé par le temps et l’eau salée, et une partie de la quille est probablement enfouie dans les sédiments.
En mai 2026, une équipe d’archéologues marins du Norwegian Maritime Museum a passé plusieurs jours sur site depuis un navire de recherche, opérant un petit sous-marin télécommandé, équipé de caméras et d’un bras robotique relié au bateau par un câble d’un kilomètre. Ainsi, en superposant les photographies capturées lors de l’opération, ils sont parvenus à reconstruire un modèle 3D complet de l’épave.
Des quantités importantes de porcelaine chinoise occupaient la cale (voir photo ci-dessous), ce qui a donné l’idée aux archéologues de baptiser le bateau « Porcelain Wreck » (« l’épave en porcelaine »). De nombreuses pièces en céramique ont également été retrouvées, ainsi que d’autres porcelaines Blanc de Chine, un type de porcelaine immaculée produite à Dehua, dans la province du Fujian.

Le fond d’une tasse récupérée à bord porte encore les traces d’un monogramme, qui pourrait permettre de remonter jusqu’au fabricant, au propriétaire ou au destinataire de la commande. Des rangées de caisses n’ont pas encore été ouvertes : l’une semble contenir des textiles, une autre des matières organiques qui pourraient être du thé, des plantes médicinales ou des épices. Des barriques de grain également ont été dénichées et échantillonnées, afin d’analyser leur ADN. Des fragments de lustres d’inspiration allemande ou anglaise, des gobelets en verre, des bouteilles, des cordages, des équipements de cuisine et un poêle : bref, une mine d’or archéologique comme il est très rare d’en retrouver sous l’eau.
Un seul indice permettant une datation solide a été trouvé dans la maçonnerie de la cuisine. Une brique estampillée d’une briqueterie de Lübeck, en Allemagne, qui est visiblement restée en activité jusqu’en 1772 ; une preuve que le navire existait déjà avant cette date. Les porcelaines, elles, sont caractéristiques des productions chinoises des années 1730-1760 et de leur diffusion en Europe du Nord, resserrant la date du naufrage aux alentours de 1750.
Une fortune engloutie
S’il n’y a pas d’or ou de pierres précieuses à bord de l’épave, pourquoi parle-t-on de trésor ? Bien sûr, parce que les objets ont une valeur historique inestimable, mais entre 1700 et 1800, une cargaison de porcelaine chinoise envoyée jusqu’en en Europe valait des sommes astronomiques que seuls les plus grands marchands et la haute bourgeoisie pouvaient débourser.
La Compagnie néerlandaise des Indes orientales (Vereenigde Oostindische Compagnie) et sa rivale britannique (Governor and Company of Merchants of London Trading into the East Indies) se disputaient les routes commerciales avec l’empire Qing depuis plus d’un siècle, et la porcelaine que transportait ce galiot était un produit très luxueux. Une seule pièce de qualité pouvait valoir plusieurs mois de salaire d’un artisan européen ; et une cargaison entière est l’équivalent de plusieurs millions d’euros actuels, si l’on devait convertir le pouvoir d’achat de l’époque.
Aucun pays européen ne savait produire de la porcelaine, et ce bateau transportait donc, l’équivalent, au sens économique du terme, d’un convoi de composants électroniques (GPU, CPU, semi-conducteurs, NPU), fabriqués uniquement en Asie.
Les archéologues sont encore confrontés à de nombreuses zones d’ombre. Ils ignorent son nom, son propriétaire, son équipage, son itinéraire, son port de départ ou son port d’arrivée. Les causes du naufrage sont également inconnues : une avarie, une tempête, une erreur de navigation… Au moins, les objets qu’il transportait ont été sauvés et ils sont actuellement en cours de conservation ; certains seront exposés au Norwegian Maritime Museum. Nina Refseth en est ravie et considère même cette trouvaille comme « le commencement d’une nouvelle ère pour l’archéologie norvégienne ». Elle précise son propos, en expliquant que « les épaves de navires trouvées au large de la côte sont souvent endommagées ou ont déjà été pillées ». Destinée à décorer les buffets de la haute bourgeoisie nordique, la porcelaine terminera dans les vitrines d’un musée d’Oslo, ce qui n’est finalement pas si éloigné de sa destination d’origine.
🟣 Pour ne manquer aucune news sur le Journal du Geek, suivez-nous sur Google et sur notre canal WhatsApp. Et si vous nous adorez, on a une newsletter tous les matins.