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Critique Digger : Tom Cruise creuse notre tombe (et la sienne aussi ?)

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Alejandro González Iñárritu, Tom Cruise, l’association que personne n’aurait imaginée il y a encore quelques années, et cela tombe bien, Digger est difficile à imaginer et autant à commenter.

Une chose qu’on n’enlèvera jamais à Alejandro González Iñárritu, c’est sa faculté à aller sur des terrains inattendus, sur le fond et surtout sur la forme. Le seul-en-scène sauvage The Revenant, le plan-séquence de Birdman et maintenant le spectacle existentialiste écologiste Digger. Chaque film est un rendez-vous avec le cinéma avec un grand C. Cela tombe bien, il lui fallait bien un grand C pour incarner Digger : Tom Cruise. Du reste, il n’est pas étonnant que le film déclenche des tempêtes critiques, que ce soit aux US ou en France. Il vaut mieux être prêt pour un métrage extrême à tous les niveaux.

Que se passe-t-il quand l’homme le plus puissant du monde provoque sa fin ? À lui de tout faire pour réparer sa faute avant qu’il ne soit trop tard. On ne saura vous en dire davantage pour éviter de gâcher toute surprise, mais il est important de savoir que la campagne promotionnelle a eu l’intelligence, sûrement sur la demande de son auteur, de ne rien révéler de ce qu’est vraiment Digger. Vous n’avez rien vu quant au vrai contenu du scénario et là est la première difficulté de cet article : analyser l’œuvre en taisant quasiment l’essentiel de celle-ci. À vaincre sans péril…

Critique Digger : Tom Cruise creuse notre tombe (et la sienne aussi ?)
© Warner Bros

On peut néanmoins dire une chose : bravo à Warner pour avoir donné son feu vert à un projet à 125 millions de dollars alors que tout transpire le suicide commercial. Le sujet, le réalisateur et le résultat final, le film est d’une telle radicalité qu’il est presque destiné à échouer au box-office. Autant dire que niveau remboursement… ça sent pas bon. Après, on vous dira aussi que les 125 millions ne se voient pas particulièrement à l’écran, ce qui peut être bien plus problématique quand on y pense.

Digger Bigger

Revenons à notre Digger. Iñárritu signe une fable écologiste absurde dont la filiation avec trois de ses aînés saute aux yeux. Le réalisateur mexicain convoque ainsi le Doctor Folamour de Kubrick, le Don’t Look Up : Déni cosmique de McKay et l’Idiocracy de Judge. On se retrouve devant une immense farce qui tape sur les puissants, politiques ou non, façon punching-ball régressif. Autrement dit, Iñárritu laisse parler sa non-subtilité légendaire pour passer nos dirigeants au karsher. À partir de là, on est complètement partagés.

Critique Digger : Tom Cruise creuse notre tombe (et la sienne aussi ?)
© Warner Bros

D’un côté, il est indéniable que l’absurdité malheureusement trop réelle de notre société nécessite qu’on la traite avec autant “d’intelligence” tant on sent que sans marteau, rien ne tape sur les murs. De l’autre, tout est question de dosage et le jusqu’au-boutiste d’Iñárritu peut laisser énormément de monde à la porte. On ne cache pas que sur tout un long-métrage, on a alterné entre le pour et le contre, admirant et détestant le film à la fois pour ce tambourinage incessant. Tambourinage accentué par un personnage central bouffant l’espace dans chaque scène et dont le cabotinage est filmé comme un art à part entière. Pour le coup, Tom Cruise n’aura pas volé sa nomination aux Oscars (et sa victoire ?) tant il répond à l’exigence du metteur en scène avec sa propre exigence. Et on connaît l’ego des deux hommes.

Tragi-(trop)-comique ?

Là encore, faut-il aimer ou rejeter cette espèce de one-man-show à deux têtes où Iñárritu se regarde clairement le nombril avec ses effets constants et où Tom Cruise admire son reflet vieilli dans lequel il peut montrer d’autres facettes de son jeu ? Le meilleur dans tout ça, c’est qu’il a le champ libre puisque les seconds rôles, bien que plaisants, ne sont là que pour accentuer la folie ou le génie de Digger. D’ailleurs, on aurait bien à redire sur les rôles féminins, quasiment invisibilisés par leurs homologues, mais puisque le réalisateur en fait rapidement l’objet d’une blague, plus besoin de s’embêter avec la question féministe, n’est-ce pas ?

Critique Digger : Tom Cruise creuse notre tombe (et la sienne aussi ?)
© Warner Bros

Le dosage sera au cœur de notre avis, tant c’est ce qui nous a paru à la fois le plus calculé et le plus raté. Le fond est souvent génial, la forme aussi et soudain l’un éclate l’autre et vice-versa, comme si un défaut de communication avait provoqué la rupture entre les deux visages d’une même pièce. Ce manque d’équilibre se retrouve dans le parallèle qui sert de fil rouge au film et dont l’extrémisme d’une idée peut complètement écraser l’autre côté, bien plus sage, plus terre-à-terre. On sait ce que veut dire Digger, mais le comment est parfois bien trop radical pour son propre bien. Où comment un concept peut parfois être son propre ennemi.

D’autant que la beauté plastique du long-métrage est indéniable. Le travail d’Emmanuel Lubezki à la photographie, avec ses grands angles et son jeu de lumière, est à enseigner dans les écoles. Pareil concernant le mixage sonore ou la bande-son d’Alexandre Desplat, Digger transpire le cinéma. Et a contrario, il flirte méchamment avec le délire mégalomane digne d’un projet étudiant se prenant pour Kubrick. Ah bah tiens…

Rideau !

Et puis il y reste cette fin. Ce dernier acte qui gâche presque tout, tant la satire laisse place à un tunnel mélodramatique où on tente encore de rire du tragique, alors que le cœur n’y est déjà plus. Comme si on voulait rendre cet homme détestable soudain si sympathique, si “humain”. Oui, Iñárritu a transformé sa fable écologiste en portrait existentialiste, mais il glisse sur la planche qu’il a lui-même posée. Et comme si cela ne suffisait pas, il y a cette seconde fin qui ne raconte plus rien et cette troisième fin qui rajoute une couche de vitriol à la couche de vitriol, parce qu’apparemment, il y en a jamais assez. Et soudain, rien n’est satire et tout devient parodie. L’outrance de trop ? Peut-être, puisqu’à vouloir jouer au faux malin, l’impact en est amoindri et la critique du puissant devient si risible que ce même puissant est désormais hors de portée, bien conscient qu’on ne rigole pas de lui, mais d’une caricature qui ne le représente plus tant.

Critique Digger : Tom Cruise creuse notre tombe (et la sienne aussi ?)
© Warner Bros

Génie ou folie restera la question qu’il sera impossible de trancher avec Digger. Faut-il le louer pour avoir enfoncé des portes ouvertes avec prestance ? Faut-il le vénérer pour son énergie frénétique autour d’un homme qui porte l’histoire sans jamais la vampiriser ? Faut-il s’agacer de le voir rire de ce qui est aujourd’hui une réalité ? Faut-il le bouder pour cet amour du surjeu épuisant qui se prétend parfois plus grand qu’il ne l’est vraiment ?

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