Critique

[Critique] Ghost in the Shell

Cinéma

Par Henri le

Il aura fallu attendre plus de vingt ans avant que le cinéma hollywoodien ne s’empare de la célèbre franchise Ghost in the Shell. L’intérêt d’une telle industrie avait de quoi susciter la peur des fans. Est-elle vraiment justifiée ?

Monument de manga et anime précurseur des années 90, Ghost in the Shell reste l’archétype de l’œuvre difficile à définir. Alternant action spectaculaire et réflexion poussée sur le futur de nos sociétés, le récit de Shirow Masamune a acquis avec le temps une figure d’intouchable, tout comme Akira avant lui. Statut renforcé par une adaptation en film d’animation de toute beauté, signé Mamoru Oshii. À l’inverse des catalogues Marvel et DC Comics, largement pillés depuis une vingtaine d’années, la profondeur de ces œuvres a su éloigner les sirènes des productions avides de retour sur investissement rapide.

Mais à travers les années, le talent des Wachoswki ou de Spielberg pour retranscrire des univers cyberpunk (Matrix, Minority Report…) a su donner une caisse de résonance à cet anime visionnaire. Le CV encore léger de Rupert Sanders n’avait rien pour rassurer, mais le Britannique s’est focalisé sur deux aspects primordiaux du film originel pour mener sa barque.

Le premier est visuel, et donc plus subjectif, mais dédouane à lui seul le réalisateur d’une véritable mauvaise intention. L’univers qui s’offre à nous répond clairement à une volonté de coller au travail de Masamune Shirow. Plus qu’un simple mimétisme, l’enchainement de scènes inspirées (parfois plan par plan) du japonais préserve la direction artistique de la série. Plutôt que de suivre le récit initial, Sanders a choisi de jalonner son film de scènes cultes issues de l’univers étendu de Ghost in the Shell.

Cette mosaïque visuelle composée des films d’Oshii, mais aussi de la série de Kamiyama (Stand Alone Complex) a l’avantage de proposer des scènes d’action toujours inspirées. Ce désir de conserver l’ADN graphique de Shirow se ressent aussi dans la vision cosmopolite de la métropole. Certains trouveront l’ensemble trop lourd, mais l’exubérance des décors est belle et bien similaire à celle du célèbre manga. En choisissant comme bon lui semble à travers des heures d’anime, Sanders offre une transposition fidèle de l’iconographie globale de la série. Il démontre d’ailleurs un certain sens de la photographie, notamment dans la précision de la reproduction de certaines planches emblématiques, comme celles de la naissance du Major.

Dans un souci de compréhension du public, le réalisateur a cru bon d’utiliser le scénario de Shirow de la même manière qu’avec sa mise en scène. Conscient de la densité de réflexion de l’œuvre originale, Sanders s’est livré à une sorte de patchwork scénaristique nettement plus discutable. S’il évite avec habileté les questions liées au choix de Scarlett Johansson pour le rôle principal (on vous laisse découvrir comment), il n’arrive pas à renouer avec l’ambition intellectuelle de l’anime.

Un constat avant tout dû au choix de l’antagoniste. Le Puppet Master est probablement le personnage le plus fascinant de la série, mais sa philosophie ne trouve pas un écho concret dans le film de Sanders. Le réalisateur a décidé de recréer une entité à partir de plusieurs personnages de la saga (dont Hideo Kuze). Si l’aspect visuel n’en pâtit jamais, il en est autrement pour la trame scénaristique. Notamment, car cet ennemi emblématique représente la clé de voûte de la réflexion qui hante l’œuvre de Shirow : qu’est-ce qui fait de nous des humains ?

Le résultat présenté ici paraîtra forcément édulcoré pour les fans. Son long-métrage n’est pas pour autant un banal film d’action, puisque Michael Pitt, étonnant en terroriste torturé, arrive à soulever des questions plutôt rares dans la production hollywoodienne actuelle. Les néophytes devraient apprécier… mais le film leur est-il destiné ?

Le casting subit le même constat que la structure du film. Les acteurs collent parfaitement à leurs équivalents de papier, et laissent entrevoir une section 9 plausible, composée d’hommes et de femmes de tous horizons. On pense à Pilou Aesbek (Batou) ou Takeshi Kitano (Aramaki), dont l’apparence est fidèlement respectée, mais dont l’écriture est hélas trop peu mise en avant.

Le personnage le plus représentatif de cette fragilité scénaristique est probablement Togusa, seul véritable « humain » du groupe, qui n’existe jamais dans le film. Figure proéminente, Scarlett Johansson arrive à faire transparaitre des émotions chez un personnage qui n’est pas censé en avoir. Après Under the Skin (Jonathan Glazer, 2013) et Her (Spike Jonze, 2013), l’actrice continue d’alimenter une forme d’ambiguïté entre le corps et l’esprit dans sa filmographie.

La même digression pourrait être employée pour la musique. Le talent de Clint Mansell n’est plus à confirmer, mais ses compositions électroniques ne provoquent pas la même émotion que les sonorités quasi expérimentales de Kenji Kawai. Quand on sait qu’elles renfermaient à elles seules toute l’ambivalence du film d’Oshii, on se dit qu’il est regrettable de ne pas les avoir conservées en totalité.

Ghost in the Shell aspire réellement à satisfaire les nombreux fans de l’œuvre de Shirow. Une volonté qui se ressent notamment dans la précision avec laquelle Sanders retranscrit l’univers du mangaka. Cette mise en scène, qui vaut à elle seule le détour, délivre en revanche une vision trop édulcorée de l’œuvre originale pour convaincre les amateurs de la première heure. Mais cette esquisse de réflexion permet au long-métrage de se hisser au-dessus de la grande majorité de la production hollywoodienne, et de garder confiance quant aux futures adaptations d’anime japonais. Une bien jolie « Shell », qui aurait mérité un peu plus de « Ghost ».