Critique

[Critique] Us : le réalisateur de Get Out est-il son pire ennemi ?

L'avis du Journal du Geek :
Cinéma

Par Allan Blanvillain le

Pas facile de se faire un nom à Hollywood, encore moins dès son premier long-métrage. Mais il aura suffi d’un Get Out à Jordan Peele pour que le public, comme la critique, retiennent le sien. Désormais, le voilà avec une réputation précoce à défendre, obligé de montrer qu’il ne s’agissait pas de la fameuse chance du débutant. Assiste-t-on à la naissance d’un nouveau maître d’horreur ? Us donne la réponse, et elle ne plaira pas à tout le monde.

Posons toute de suite la question qui fâche : est-ce que Get Out était si réussi que ça ? On ne peut nier  sa portée sociétale, ni son regard neuf sur un genre horrifique qui en a connu des vertes et des pas mûres. Mais s’il transformait l’essai sur le premier point, sur le second il ne tenait pourtant pas toutes ses promesses. La faute à un récit qui se refuse à épouser complètement tout son potentiel terrifiant. Peele posait les bases, lançait la machine… puis finissait toujours par reculer. On a aimé Get Out, mais on ne peut pas dire qu’on a eu peur devant.

Le voir se glisser dans la catégorie comédie aux Golden Globes 2018 était presque un aveu d’échec dans un sens. Le réalisateur lui-même avouait à l’époque que ce qu’il pensait, à l’origine, comme un film d’horreur, tenait finalement plus du thriller dénonciateur, voire du documentaire. Get Out avait plusieurs niveaux de lecture – pas inintéressants au demeurant – sauf celui auquel il aspirait. Un comble.

Avec Us, le réalisateur / scénariste ne s’en cache pas, il veut rectifier le tir et, comme il le déclarait récemment à Rolling Stone, souhaite cette fois faire un pur film d’horreur. On y suit une mère de famille (Lupita Nyong’o) au lourd passé traumatique revenir dans la maison de son enfance aux côtés de son mari (Winston Duke) et de ses deux enfants (Shahadi Wright Joseph et Evan Alex). Une nuit, leurs doubles sont à leur porte. Qu’il s’agisse de la bande-annonce ou de l’affiche (qui rappelle d’ailleurs une des plus célèbres scènes de Daniel Kaluuya dans Get Out), on sent bien que Peele n’a plus envie qu’on confonde les genres avec une ambiance particulièrement anxiogène. Notre « flippomètre » est prêt.

Bon bâtisseur, mauvais finisseur

Résultat des courses : pas un seul poil de bras ne s’est dressé pendant deux heures. Us a beau être moins sociétal, plus viscéral que Get Out, on est encore très loin de se trouver devant un film d’horreur digne de ce nom. Pas faute d’y avoir cru, notamment lorsqu’après une longue introduction en trois temps, le métrage flirte du côté de L’Invasion des profanateurs sous couvert de réutiliser les codes du « Home Invasion ».

Peele use de références à la pelle et on a souvent l’impression de se retrouver chez Lynch ou dans un épisode de la Twilight Zone (ce qui tombe bien puisqu’il signe le retour de la série le 1er avril). Ce qui n’est pas un reproche. Côté thriller fantastique, on semblait servis avec une Lupita Nyong’o extraordinaire en figure de tension. Et puis il y a ce magnifique travail sur la photographie de Mike Gioulakis (qui confirme être devenu indispensable après It Follows ou encore Glass) et la partition musicale de Michael Abels dont chaque note appuie remarquablement l’atmosphère glauque du film.

Globalement, on peut dire que Us possède tous les éléments pour nous mettre une droite qui assommerait un éléphant. Sauf qu’il y a un vilain petit canard : l’incapacité de Peele à assumer son récit et qui a le don de saborder tout le reste. Encore une fois. On a constamment cette sensation qu’il lance une idée, puis fait marche arrière. Il n’y a qu’à voir avec quelle application il se refuse, la majorité du temps, à montrer la violence, préférant la laisser hors-champ. Il a invité le malaise et l’horreur au dîner, remplit l’assiette de l’un et laisse l’autre mourir de faim.

Une retenue pardonnable si elle n’était pas liée à un gros problème d’écriture qui nous explose au visage lors du troisième acte. On évitera tout spoil, mais disons juste que là où ses modèles, à l’image de Lynch, n’ont jamais eu peur de nous laisser dans le flou, Peele préfère expliquer son propos. Sauf que dès lors où la logique se joint à l’histoire, alors le reste en devient absurde et c’est l’ensemble qui se prend les pieds dans le tapis. On appellera ça un joli suicide ou un accident voyageur si on prend le métro parisien. Us n’est pas un ratage. On le préfére à de nombreuses productions aseptisées du genre. Mais il nous laisse frustrés, déçus de ne pas le voir aller jusqu’au bout des choses, de le voir se saborder. Bref, un beau gâchis et une certaine impression de déjà-vu…

Notre avis

Le bilan est cruel, surtout pour nous : n'en avons-nous pas trop fait avec Jordan Peele ? Us confirme autant les qualités du bonhomme que ses faiblesses. Un réalisateur doué dont le talent s'exprime parfois dans le vide, un bon conteur qui ne parvient pas à finir ses histoires. Il a les idées, les capacités, mais il continue à se menotter à la table basse, comme s'il avait peur de ses propres ténèbres, de son propre reflet.

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